top of page

Carter Godwin Woodson, père du BHM

Le Black History Month (Mois de l’histoire des Noirs) est une commémoration annuelle dédiée à l’histoire, aux luttes et aux contributions des populations afro-descendantes. Mais derrière cette célébration se cache une initiative intellectuelle audacieuse née au début du XXᵉ siècle — dans une modeste maison en briques de Washington.


La naissance d’un mythe dans l’Amérique post-esclavagiste

Carter Godwin Woodson naît le 19 décembre 1875 dans le comté de Buckingham, en Virginie, dix ans après le 13ᵉ amendement abolissant officiellement l’esclavage. Il grandit dans une Amérique ségréguée, marquée par les lois Jim Crow et les inégalités structurelles héritées de l’esclavage. Son histoire familiale est profondément marquée par la résistance.

Ses parents et ses grands-parents ont connu la servitude :


  • Son grand-père paternel, charpentier qualifié, était réputé pour son esprit rebelle.

  • Son oncle George fut vendu après avoir résisté violemment à son maître.

  • Son père, James Henry Woodson, s’enfuit pendant la guerre de Sécession pour rejoindre les troupes de l’Union et servit jusqu’à la fin du conflit.

  • Du côté maternel, sa mère Anne Eliza Riddle faillit être vendue aux enchères à Richmond durant son adolescence. Elle échappa à la séparation familiale, mais sa propre mère fut vendue ailleurs en Virginie.

De cet héritage, Woodson reçoit des valeurs fondamentales : dignité, résistance, fierté et refus de l’humiliation. Son enfance reste pourtant marquée par la pauvreté. Il travaille dans les champs et les mines de charbon en Virginie-Occidentale. Sa scolarité est irrégulière. Il n’entre au lycée qu’à vingt ans, mais termine le programme en moins de deux ans.


Son ascension académique est remarquable :


  • Études à Berea College

  • Master à University of Chicago (1908)

  • Doctorat à Harvard University (1912)


Il devient le deuxième Afro-Américain à obtenir un doctorat à Harvard après W. E. B. Du Bois. Mais cette réussite révèle une omission flagrante : l’histoire enseignée ignore presque totalement les contributions des Afro-Américains.


1915 : Institutionnaliser l’histoire noire


©Asalh
©Asalh

En 1915, Woodson fonde l’Association for the Study of Negro Life and History (ASNLH), aujourd’hui ASALH.

Produire une recherche scientifique rigoureuse sur l’histoire noire et corriger l’effacement systématique dans les manuels scolaires.

La même année, il publie The Education of the Negro Prior to 1861. En 1916, il lance le Journal of Negro History. Face au refus de nombreux éditeurs blancs, il crée également Associated Publishers afin d’assurer la diffusion des travaux afro-américains.



Pour Woodson, écrire l’histoire est un acte de survie collective :

Si une race n’a pas d’histoire, si elle n’a pas de tradition valable, elle devient un facteur négligeable dans la pensée du monde, et elle risque d’être exterminée.

1919 : Le « Red Summer » et l’urgence mémorielle


Les violences raciales du « Red Summer » de 1919 à Washington et celles du massacre de Tulsa en 1921 à Oklahoma confirment son intuition : l’ignorance historique nourrit le racisme. À Washington, où il réside, les tensions sont extrêmes. Woodson comprend que l’éducation est une arme contre la déshumanisation.


1922 : Le 1538 Ninth Street, cœur du mouvement


En 1922, Woodson achète pour 8 000 dollars une maison en rangée au 1538 Ninth Street NW, dans le quartier de Shaw à Washington, D.C. Ce bâtiment de trois étages devient bien plus qu’une résidence : il devient le centre nerveux du mouvement pour l’histoire noire.


C’est là qu’il :


  • Dirige l’ASNLH

  • Supervise Associated Publishers

  • Édite le Journal of Negro History

  • Lance en 1926 la première « Negro History Week »


La maison, surnommée « le bureau du Dr. Woodson », devient un lieu de passage obligé pour les intellectuels noirs. Parmi eux :


  • Mary McLeod Bethune

  • Langston Hughes

  • John Hope Franklin


Shaw est alors considéré comme le « Harlem de Washington », proche de Howard University, centre intellectuel majeur de la communauté noire. Woodson meurt dans cette maison le 3 avril 1950. L’association y restera jusqu’en 1971. En 1976, le bâtiment est classé monument historique national. En 2005, le National Park Service rachète la maison et entreprend sa restauration, transformant ce lieu en site patrimonial.



1926 : La naissance de la Negro History Week


En février 1926, Woodson crée la « Negro History Week ». Il choisit la deuxième semaine de février pour coïncider avec les anniversaires de : Abraham Lincoln et Frederick Douglass.


Abraham Lincoln, Carter Godwin Woodson, Frederick Douglass                              ©Virginia Museum of History & Culture
Abraham Lincoln, Carter Godwin Woodson, Frederick Douglass ©Virginia Museum of History & Culture
L'ambition de Woodson n’est pas de séparer l’histoire noire de l’histoire américaine, mais de l’y intégrer pleinement !

1920–1930 : L’élan de la Harlem Renaissance


La Harlem Renaissance donne un puissant élan culturel à son projet. L’affirmation artistique et intellectuelle renforce la conscience historique et la fierté identitaire.


1950–1960 : De la mémoire à la revendication


Pendant le mouvement des droits civiques, la Negro History Week prend une dimension nationale.

Les combats de Martin Luther King Jr. et Malcolm X transforment la mémoire en levier politique.


1976 : La reconnaissance officielle


Cinquante ans après sa création, la Negro History Week devient officiellement le Black History Month. En 1976, lors du bicentenaire des États-Unis, le président Gerald Ford appelle la nation à reconnaître les contributions « trop souvent négligées » des Américains noirs. Cette reconnaissance tardive survient dans un cadre politique étasunien particulièrement bouleversé par les années du maccarthysme (1954-...), le Watergate (1974), les répressions sanglantes des années septante du FBI (COINTELPRO) envers le Black Panther Party et d'autres groupes dissidents.


Dans la version officielle, Ford tentera de regagner la confiance populaire américaine blanche et non blanche. En reconnaissant le BHM, Ford assure son élection face à Jimmy Carter en obtenant le soutien des populations afro-américaines.


Une portée transnationale


La reconnaissance tardive du BHM aux USA permettra aux populations afro-descendantes de s'identifier et de créer des ponts transatlantiques " intra.extra.continentaux ".


1987 : adoption au Royaume-Uni (en octobre)

1995 : reconnaissance officielle au Canada

En France, en Belgique, en Allemagne... : initiatives principalement associatives


Un héritage architectural et intellectuel


La maison du 1538 Ninth Street symbolise aujourd’hui la matérialité d’un combat intellectuel. Ce n’était pas seulement un bureau : c’était un laboratoire d’histoire, un lieu de mentorat, un carrefour d’idées. C’est là qu’a pris forme une révolution silencieuse : faire entrer l’histoire noire dans la conscience nationale.




Dates clés récapitulatives

Années

Événements

1875

Naissance de Woodson

1915

Création de l’ASNLH

1926

Première Negro History Week

1920–30

Harlem Renaissance

3 avril 1950

Décès Carter Godwin Woodson

1960s

Mouvement des droits civiques

1976

Officialisation du Black History Month

2005

Maison Woodson devient un lieu mémoriel


Enjeux mémoriaux : Comment conserver l'essence du BHM ?


De nouvelles réalités fragilisent aujourd’hui la solidarité raciale prônée par Woodson, Garvey, Malcolm X et d’autres figures majeures du combat intellectuel et politique noir. Cette solidarité, pensée comme un levier d’émancipation collective et de conscience historique, semble désormais parfois galvaudée, diluée dans les logiques du consumérisme capitaliste et des dynamiques médiatiques contemporaines.


Dans ce contexte, trois enjeux majeurs se dégagent. Le premier est celui de la démagogie mémorielle : lorsque la commémoration se limite à des discours convenus ou à des citations décontextualisées, elle perd sa portée critique et transforme une histoire de luttes en récit consensuel et apaisé. Le second enjeu est celui de la commercialisation mémorielle, qui convertit la mémoire en argument marketing et fait du Black History Month un moment d’opportunité économique plus qu’un temps de réflexion. Enfin, linstrumentalisation politique constitue un troisième risque : afficher une posture inclusive ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée de politiques publiques concrètes en faveur de l’égalité et de la justice sociale. Ainsi, si la reconnaissance institutionnelle représente une avancée indéniable, elle ne saurait remplacer l’exigence intellectuelle et éducative qui animait le projet initial.


Préserver l’essence du Black History Month implique de maintenir sa dimension critique, historique et émancipatrice, au-delà des usages symboliques ou commerciaux qui peuvent en altérer le sens. L'ancrage culturel et la connaissance historique permettront de rompre avec les chaînes mentales aliénantes.


Sources principales :


  • The Mis-Education of the Negro (1933)

  • Negro Makers of History (1928)

  • Journal of Negro History (fondé par lui en 1916).

  • ASALH

  • L'antenne Dismo

  • Jacqueline Goggin, Carter G. Woodson: A Life in Black History (1993)

  • Pero G. Dagbovie, The Early Black History Movement, Carter G. Woodson and Lorenzo Johnston Greene (2007)


Commentaires


bottom of page