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En souvenir d'Adoua, 130 ans de luttes panafricaines

Dernière mise à jour : 5 mars

Le 1ᵉʳ mars 1896, sur les hauteurs escarpées du Tigré, l'armée éthiopienne se dressait contre l’armée italienne. Ce jour-là, près de 20.000 soldats italiens, commandés par le général Oreste Baratieri, affrontent une valeureuse armée éthiopienne qui dépasse les 100 000 combattants. Quelques heures plus tard, l’Italie est battue. Adoua n’est pas seulement une victoire militaire : c’est une affirmation de souveraineté, un événement unique dans l’histoire africaine et une source d’inspiration pour le panafricanisme.


Bataille Adoua 1896, représentation de la reine éthiopienne Taytu Betul  ጣይቱ ብጡል par ©Eric Robson
Bataille Adoua 1896, représentation de la reine éthiopienne Taytu Betul ጣይቱ ብጡል par ©Eric Robson

La Conférence de Berlin et l'ombre de l'Europe


La Conférence de Berlin (1884–1885) ne se limitait pas à tracer des frontières sur une carte. Elle institua un «  droit colonial » : pour revendiquer un territoire africain, il fallait prouver une « occupation effective ». L’Afrique devient alors une affaire de postes militaires, de cartes, de bureaucratie. Dans ce cadre, l’Éthiopie — plus vieil État chrétien de la planète, héritier d’Aksoum — apparaît comme une anomalie à corriger. L’Italie, jeune État unifié, cherche dans la Corne de l’Afrique un symbole de puissance. Massawa " Érythrée" est occupée en 1885 grâce à un arrangement britannique, mais l’intérieur du pays se révèle difficile à conquérir. Une première défaite à Dogali, en 1887, infligée par le général Ras Alula, marque Rome et devient une obsession.


 Bataille et victoire éthiopienne à Dogali 1887 synonyme de la première défaite italienne face au Ras Alula Engida ራስ አሉላ ©Wikipédia
Bataille et victoire éthiopienne à Dogali 1887 synonyme de la première défaite italienne face au Ras Alula Engida ራስ አሉላ ©Wikipédia

Le traité de Wuchalé : quand les mots font la guerre


En 1889, Menelik II ዳግማዊ ምኒልክ monte sur le trône et signe le traité de Wuchalé avec l’Italie. Mais deux versions coexistent : l’amharique et l’italienne.


Traduction éthiopienne

Sa Majesté peut faire usage du gouvernement de Sa Majesté le Roi d’Italie pour toutes les affaires qu’il pourrait avoir avec les puissances étrangères.

Traduction italienne


Sa Majesté le Roi des rois d’Éthiopie consent à faire usage du gouvernement de Sa Majesté le Roi d’Italie pour toutes les affaires qu’il pourrait avoir avec les puissances étrangères.

« Le texte italien m’asservit sans le dire, le texte amharique me laisse libre », raconte Menelik.

L’article XVII illustre le malentendu : la version italienne transforme l’Éthiopie en protectorat, tandis que l’amharique ne prévoit qu’un recours volontaire à l’Italie pour les affaires diplomatiques. En 1893, Menelik dénonce le traité, rembourse les prêts italiens et conserve les armes achetées en Europe. L’Éthiopie se modernise, mais refuse de se soumettre.


La mobilisation de Menelik II & Taytu Betul


À partir de septembre 1895, Menelik II lance une mobilisation méthodique : levée d’impôts pour acheter des armes, alliances avec des Derviches musulmans, coordination des chefs régionaux après la saison des pluies. Le 11 octobre, il quitte Addis-Abeba avec son armée et la cour impériale, avançant vers le nord, vers Lake Ashenge et Mekele. Le cortège allie cérémonial et logistique : tambours, musiciens, milliers de soldats et dizaines de milliers de mules transportant provisions et matériel. À mi-décembre, Menelik II a rassemblé une armée de plus de 100 000 hommes, supérieure en nombre et bien équipée, tout en distillant des rumeurs pour semer la complaisance chez l’ennemi.


Parallèlement, Alfred Ilg ( conseiller suisse de Menelik II) mène une campagne diplomatique en Europe, dénonçant la fraude italienne et valorisant la légitimité et la force stratégique de l’Éthiopie. Menelik II évite les combats frontaux défavorables, avance vers des positions clés et tire parti de la défection d’anciens alliés italiens, fragilisant sérieusement l’armée ennemie.


©Habesha-diaspora
©Habesha-diaspora

Construire Adoua


Contrairement aux mythes, Adwa n’est pas une guerre de lances contre des canons. Menelik II a modernisé son État :

  • Une monnaie nationale, le birr

  • Des armes importées via Djibouti et ports européens

  • Des réformes fiscales pour soutenir la mobilisation

  • Une coordination étroite entre Tigré, Shoa, Wollo et Gojjam


L’armée s’organise en douze commandements régionaux, dirigés par Ras Makonnen, Ras Alula, Ras Mikael et Fitawrari Gebeyehu. Les femmes jouent un rôle essentiel : Taytu Betul, impératrice, commande un contingent et supervise la logistique lors du siège de Mekele, tandis que des milliers d’autres assurent transport, soins et ravitaillement.

« Dans cette guerre, chaque Éthiopien et chaque Éthiopienne avait un rôle, aucun détail n’était trop petit », souligne l’historien Bahru Zewde.



1ᵉʳ mars 1896 : la démonstration stratégique


Le terrain volcanique et mal cartographié piège les colonnes italiennes, que l’armée éthiopienne frappe là où elles sont isolées. En quelques heures :

  • 6 000 à 7 000 Italiens tués

  • 1 500 prisonniers

  • 4 000 à 7 000 Éthiopiens morts

L’encerclement méthodique inflige une défaite décisive. À Rome, le gouvernement de Crispi s’effondre et, en octobre 1896, l’Italie reconnaît l’indépendance pleine et entière de l’Éthiopie.




Adoua : une victoire unique en Afrique


Raisons du succès :


1. Victoire militaire contre une armée européenne

2. Reconnaissance diplomatique immédiate

3. Préservation des institutions éthiopiennes

4. Impact psychologique mondial durable


D’autres résistances africaines existent (Samory Touré, Zoulous, Biafra, etc.), mais aucune n’atteint cette combinaison de réussite militaire et diplomatique.


Les stratèges éthiopiennes en temps de guerre


Les femmes éthiopiennes ont été au cœur de la mobilisation :


  • Jusqu’à 30 % du transport logistique

  • Défense des villages et points stratégiques

  • Influence directe sur la tactique via Taytu Betul

Taytu Betul, impératrice d'Ethiopie ©Le Petit journal. Supplément du dimanche. Paris, March 29, 1896.
Taytu Betul, impératrice d'Ethiopie ©Le Petit journal. Supplément du dimanche. Paris, March 29, 1896.
Taytu Betul aurait eu l’idée de couper le ravitaillement en eau des Italiens, ce qui aurait en partie provoqué leur défaite.

Cette culture de résistance se poursuit lors de l’invasion italienne de 1935, avec des figures comme Shewareged Gedle " Weizero Abebech Cherkos ", tante de l’intellectuel Beseat Kiflé Selassié.



Weizero Abebech Cherkos s'apprêtant à monter son cheval ©project3541
Weizero Abebech Cherkos s'apprêtant à monter son cheval ©project3541

L’onde panafricaine


« Adoua n’est pas un miracle ; c’est une leçon de stratégie, de diplomatie et d’unité », rappelait le prince Ermias Sahle Selassie.


La victoire d’Adoua inspire le monde noir :


  • Journaux afro-américains la célèbrent immédiatement

  • Les premiers congrès panafricains (1897–1900) s’en nourrissent

  • Haile Selassie, héritier d’Adoua, devient symbole international

  • En 1963, Addis-Abeba accueille le siège de l’OUA


Menelik II, empereur d'Ethiopie ©Le Petit journal. Supplément du dimanche. Paris, August 28, 1898.
Menelik II, empereur d'Ethiopie ©Le Petit journal. Supplément du dimanche. Paris, August 28, 1898.

2026 : mémoire et enjeux contemporains


Adoua représente après 130 ans :


  • La souveraineté africaine et la résistance aux ingérences

  • L’intégration continentale et la restitution patrimoniale

  • L’unité nationale et régionale


Mais la mémoire peut se déformer : récupération nationaliste, simplification héroïque, instrumentalisation politique. Comprendre Adoua dans sa complexité est essentiel pour que cette victoire conserve toute sa force symbolique et pédagogique.


Dates clés


Années

Événements

1884–1885

Conférence de Berlin

1887

Défaite italienne à Dogali

1889

Traité de Wuchalé

1893

Dénonciation du traité

1ᵉʳ mars 1896

Bataille d’Adoua

Octobre 1896

Reconnaissance de l’indépendance

1935–1941

Invasion fasciste

1963

Addis-Abeba siège OUA

2026

130 ans d’Adoua, mémoire et hommage


Conclusion


Adoua n’est pas seulement une victoire militaire. Elle prouve qu’un État africain, à la fin du XIXᵉ siècle, pouvait :


  • Comprendre le droit international

  • Moderniser son armée

  • Mobiliser hommes et femmes

  • Unir ses régions

  • Vaincre une puissance européenne


En 1896, l’Afrique " Ethiopie" ne reçoit pas la victoire par miracle. Elle la construit, suspend la mécanique impériale et affirme que la souveraineté est possible, même dans un monde dominé par les Empires.


Sources principales


  • The Battle of Adwa: African Victory in the Age of Empire – Raymond Anthony Jonas


  • Armies of the Adowa Campaign 1896: The Italian Disaster in Ethiopia – Sean McLachlan


  • The Battle of Adwa: Reflections on Ethiopia’s Historic Victory against European Colonialism – Paulos Milkias & Getachew Metaferia (éd.)


  • Triulzi, A. (2003). Adwa: From monument to document. Modern Italy, 8(1), 95–108.


  • Gebremariam, K. M. (2022). Working through the Past: The Victory of Adwa Revisited. Ethiopian Journal of the Social Sciences and Humanities, 17(1), 1–21.


  • Gebresenbet, F., & Ashine, Y. (2022). Performing Guzo Adwa: Power, Politics, and Contestations. Ethiopian Journal of the Social Sciences and Humanities, 17(1), 71–100.


  • Ce jour-là : le 1ᵉʳ mars 1896, la victoire de l’empereur Ménélik II sur les Italiens – Jeune Afrique


  • L’esprit d’Adwa permet aux Africains de surmonter les défis contemporains – ENA (Agence des Nouvelles Éthiopienne)





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