Long format : Afroxification — chlordécone aux Antilles 🇬🇵🍌🧪 🇲🇶 (4/5)
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Chaque année, environ 120 millions de tonnes de bananes sont produites dans le monde. Ce chiffre banal dissimule pourtant une histoire de domination économique, de racisme colonial et de destruction environnementale qui traverse deux continents et plus d'un siècle. Aux Antilles françaises, cette histoire a un nom : le chlordécone, un pesticide épandu pendant plus de vingt ans sur les sols de Guadeloupe et de Martinique, et dont la contamination touche aujourd'hui encore plus de 90 % de la population adulte.
Origines de la banane : 🇵🇬 🇮🇳 🇵🇭 🇮🇩 🇨🇳 🇮🇳 🇲🇾
Bien avant de devenir l'instrument d'un projet colonial français, la banane est le fruit d'une très longue histoire humaine, largement antérieure à toute logique d'exportation. Le fruit provient d'un vaste espace tropical situé entre l'Asie du Sud-Est et le Pacifique, incluant la Papouasie–Nouvelle-Guinée et l'Indonésie, où plusieurs espèces sauvages du genre Musa ( Musa Acuminata et Musa Balbisiana) ont été progressivement domestiquées par les populations locales. Cette domestication remonte à environ 7 000 ans en Papouasie–Nouvelle-Guinée, où sont sélectionnées les premières variétés cultivées. C'est également en Asie du Sud-Est que sont créés, par sélection humaine, les hybrides sans graines qui rendent le fruit consommable tel qu'on le connaît aujourd'hui. La banane atteint la vallée de l'Indus, dans l'actuel Pakistan, dès le IIe millénaire avant notre ère, avant de se diffuser vers l'Inde puis la Chine au tournant de notre ère, portée par les réseaux commerciaux terrestres et maritimes de l'Antiquité.

Sa route vers l'Afrique ne doit rien à l'Europe : ce sont les navigateurs austronésiens qui, il y a environ 2 000 ans, introduisent le bananier à Madagascar puis en Afrique de l'Est, dans le cadre de circulations maritimes qui relient déjà les mondes tropicaux entre eux. La banane est donc, à l'origine, le produit de plusieurs millénaires de migrations, de sélection agricole et d'échanges entre sociétés tropicales — une histoire entièrement écrite avant que les entreprises nord-américaines, puis l'Empire colonial français, ne s'en emparent pour en faire l'instrument d'un tout autre projet.

L'invention de la « république bananière » : United Fruit Company 1ère multinationale
En 1871, le Costa Rica confie à l'ingénieur américain Minor Cooper Keith la construction d'un chemin de fer reliant la vallée centrale à la côte atlantique. Le chantier est un désastre humain : malaria, accidents, environ 4 000 morts pour à peine 40 kilomètres de voie posée. Les bananiers plantés le long du tracé pour nourrir les ouvriers révèlent, presque par hasard, un potentiel commercial considérable. Dès 1872, Keith commence à acquérir ses propres plantations au Costa Rica. En 1884, il obtient des droits sur plusieurs lignes ferroviaires ainsi que 800 000 acres de terres — une superficie comparable à celle du Luxembourg.
En 1899, la fusion de ses intérêts avec la Boston Fruit Company et d'autres producteurs donne naissance à la United Fruit Company, la première multinationale de l'histoire à intégration verticale totale : elle possède les terres, les rails, les ports et sa propre flotte de distribution.
Capitalisée à 11 millions de dollars à sa création, l'entreprise atteint 215 millions de dollars en 1930, après avoir racheté plus de vingt entreprises concurrentes. Elle devient alors le plus gros employeur d'Amérique centrale. À son apogée, la United Fruit Company emploie 100 000 personnes, contrôle 1,1 million d'hectares et assure 75 % du commerce mondial de la banane.
Au Guatemala, au Honduras, au Costa Rica, au Panama, en Colombie ou au Nicaragua, elle obtient expropriations et exemptions fiscales en manipulant les gouvernements locaux, et contrôle les infrastructures essentielles de ces pays. C'est ce système que l'écrivain O. Henry baptise en 1904 du terme resté célèbre de « république bananière » : un ordre autoritaire reposant sur une main-d'œuvre déplacée et ségréguée, des syndicats interdits, des salaires versés en bons d'achat, le tout enrobé d'un paternalisme d'entreprise.
" Lyman Kirkpatrick, ex-CIA director, in interview explains that they felt Arbenz was turning the country communist, therefore unacceptable to US policy. 1950s B/W archive footage of a young smiling Arbenz in a suit carrying a suitcase and a hat walks out on a sunny runway with another suited man towards a plane, they shake hands and Arbenz walks past a young woman, climbs up steps into the Pan American Airlines plane guarded by soldiers, waving as he enters the cabin. 50s archive footage of group of military men crouch on the field, huddled around a map or plan, Asner tells of the 1954 meeting between US officials and Guatemalan military leaders to devise the coup d'état." By Huntley Film Archives (2023)
Deux épisodes résument la brutalité de ce modèle. En 1928, le massacre de Santa Marta, en Colombie, réprime dans le sang une grève ouvrière réclamant la journée de huit heures, faisant plus de 1 000 morts selon certaines estimations. En 1954, la réforme agraire du président guatémaltèque Jacobo Árbenz menace les terres de la United Fruit : une campagne de propagande anticommuniste orchestrée par Edward Bernays précède un coup d'État soutenu par la CIA, ouvrant une guerre civile de trente-six ans qui fera plus de 100 000 morts.
Après sa période sous le nom de United Fruit Company, l'entreprise devient United Brands Company en 1970 à la suite d'une fusion avec AMK Corporation. En 1990, elle adopte le nom de Chiquita Brands International, avec un siège à Cincinnati. L'entreprise reste toutefois au cœur de nombreuses controverses. En 1998, le Cincinnati Enquirer publie une série d'articles l'accusant de violations des droits des travailleurs, avant de les rétracter après la découverte que certaines preuves avaient été obtenues illégalement. Le journal verse alors plus de 10 millions de dollars de dédommagement à Chiquita. Fragilisée par plusieurs années de baisse des bénéfices, notamment en raison des restrictions européennes sur les importations de bananes, Chiquita se place en 2001 sous la protection de la loi sur les faillites afin de se restructurer.
En 2007, l'entreprise plaide coupable devant la justice américaine pour avoir versé des paiements illégaux à un groupe paramilitaire d'extrême droite en Colombie et accepte une amende de 25 millions de dollars. Cette affaire connaît un nouveau développement en 2024, lorsqu'un jury de Floride juge Chiquita civilement responsable de son soutien à ce groupe et lui ordonne de verser 38,3 millions de dollars aux familles de plusieurs victimes.

Depuis sa fusion avec Fyffes en 2015, Chiquita a établi son siège social en Suisse, tandis que ses activités liées au commerce de la banane continuent d'être dirigées depuis la Floride. Sur le plan agronomique, cette industrie repose dès l'origine sur une monoculture fragile, la variété Gros Michel, décimée par des maladies qui obligent à des pulvérisations chimiques massives — jusqu'à trente par an — intoxiquant des ouvriers surnommés « venéneros ». La variété disparaît commercialement dans les années 1960, remplacée par la Cavendish, sans que cela ne change rien à la dépendance chimique structurelle à la monoculture intensive. Cette dépendance s'exportera, presque à l'identique, aux Antilles françaises.
Départementalisation coloniale 🇲🇶 🇬🇵 🇬🇫 🇷🇪
La banane s'implante en Martinique dès 1820, mais reste longtemps une culture secondaire, servant surtout à ombrager le café et le cacao. Le basculement survient en 1928 : l'ouragan Okeechobee ravage les plantations de café et de cacao en Guadeloupe. Le bananier, qui produit une première récolte en moins d'un an contre plusieurs années pour les autres cultures, s'impose alors massivement. La production martiniquaise bondit de 820 % entre 1932 et 1938. En 1962, le général de Gaulle verrouille la filière en instaurant un système de quotas réservant deux tiers du marché métropolitain aux Antilles françaises. Mais ce développement n'a rien d'un simple choix agronomique. Comme le souligne l'ingénieur colonial Désiré Kervégant dès 1935, la culture de la banane fait partie intégrante d'un projet de « mise en valeur » des colonies destiné à renforcer l'Empire français après l'humiliation de la défaite de 1870.
Le botaniste Charles Naudin l'exprime sans détour en 1897, expliquant que la France doit tourner ses ambitions vers son domaine colonial et franciser les populations autochtones. Dans le contexte colonial français, avant 1946, la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion étaient qualifiées de « vieilles colonies ». Après l’abolition de l’esclavage en 1848, leurs habitants ont obtenu la citoyenneté française, mais dans les faits, les inégalités sociales, économiques et raciales sont restées très fortes. Ces territoires reposaient sur une économie de plantation tournée vers l’exportation, notamment la canne à sucre et la banane. Les terres agricoles et les circuits économiques étaient largement contrôlés par des familles békés, descendants des colons esclavagistes, qui dominaient la production et les échanges. La main-d’œuvre, souvent précaire, travaillait dans des conditions difficiles au service de cette agriculture d’exportation.
La loi du 19 mars 1946, portée notamment par Aimé Césaire, transforme ces colonies en départements français d’outre-mer (DOM). Ce changement entraîne une extension progressive du droit social et administratif français, ainsi qu’une amélioration partielle des conditions de vie. Cependant, la départementalisation ne met pas fin aux structures économiques héritées de la période coloniale. La dépendance aux cultures d’exportation et à la métropole demeure forte, et les inégalités persistent. Dans le cas de la Nouvelle-Calédonie (Kanaky), le territoire conserve un statut particulier de collectivité sui generis, distinct du modèle départemental.

Cette ambition s'appuie sur un vaste appareil de « sciences coloniales » : jardins d'essai, écoles d'agronomie coloniale, laboratoires de chimie agricole, revues spécialisées, tous rattachés à des institutions dont le siège se trouve en métropole. En Martinique, un arrêté de 1910 confie à ces laboratoires l'étude des produits coloniaux et l'analyse des sols « au service » de l'exploitation agricole. Cette alliance entre science et projet colonial permet la sélection des variétés les plus rentables — la Gros Michel, remplacée après 1960 par la Cavendish, plus résistante — et le développement de méthodes de lutte contre les nuisibles qui menacent le rendement des plantations.
Qui est le prédateur ?
Pendant longtemps, la banane reste une production secondaire, principalement utilisée comme culture d’ombrage au sein des plantations de café et de cacao. Un tournant majeur intervient en 1928, lorsque l’ouragan Okeechobee détruit une grande partie des cultures de café et de cacao en Guadeloupe. La banane, dont le cycle de production est beaucoup plus rapide — une première récolte en moins d’un an contre plusieurs années pour le café ou le cacao — devient alors une alternative privilégiée. Les producteurs s’y reconvertissent massivement, et la production martiniquaise augmente de façon spectaculaire, avec une hausse de 820 % entre 1932 et 1938. En 1962, le général de Gaulle renforce la filière en instaurant un système de quotas garantissant aux Antilles françaises les deux tiers du marché métropolitain, dans un contexte de concurrence croissante de producteurs africains comme la Côte d’Ivoire et le Cameroun.

Cette monoculture se heurte rapidement à un ravageur majeur : le charançon du bananier (Cosmopolites sodidus), un coléoptère originaire d’Asie du Sud-Est signalé en Guadeloupe dès 1929. Ses larves creusent des galeries dans le bulbe de la plante, l’affaiblissant jusqu’à provoquer son effondrement. Face à cette " menace ", un premier insecticide, le HCH, est utilisé entre 1950 et 1970, mais son efficacité diminue progressivement en raison de l’apparition de résistances chez l’insecte.
À partir de 1972, il est remplacé par un produit plus puissant, le chlordécone (Képone), dont l’usage aura des conséquences environnementales durables.

Le charançon du bananier, originaire d’Asie du Sud-Est, s’est diffusé à l’échelle mondiale entre 1836 et 1906. Mesurant environ 10 à 15 mm, il peut vivre jusqu’à deux ans. Son rostre lui permet de percer les tissus végétaux pour se nourrir, tandis que ses antennes jouent un rôle dans la détection des phéromones nécessaires à la reproduction. Son cycle de vie favorise une reproduction rapide : les femelles pondent régulièrement plusieurs œufs, dont les larves se développent directement dans les plants de bananiers, contribuant à la propagation de l’infestation. Le principal de ces " nuisibles " est un coléoptère originaire d'Asie du Sud-Est, le charançon du bananier (Cosmopolites sordidus), repéré en Guadeloupe dès 1929.

Ses larves creusent des galeries dans le bulbe du bananier, affaiblissant la plante jusqu'à parfois provoquer sa chute. Un premier insecticide, le HCH, est utilisé de 1950 à 1970, mais son efficacité décline à mesure que l'insecte développe une résistance génétique. C'est pour le remplacer qu'un produit plus puissant est introduit à partir de 1972 : le chlordécone.
" Dans les récits scientifiques et politiques de l’usage du CLD aux Antilles, il est invariablement rappelé que cette molécule fut utilisée pour « lutter contre le charançon ». Les images documentaires montrent ce petit insecte noir sur fond blanc, hors de son milieu naturel, et l’identifient comme l’« ennemi » contre lequel il a fallu lutter du seul fait de son existence. Cette qualification péjorative se retrouverait même dans son appellation scientifique de Cosmopolites sordidus. Cosmopolites renvoie à sa grande répartition dans le monde tandis que le qualificatif sordidus, en latin, fait référence à quelque chose de sale, de vil, voire de pernicieux. Le charançon serait cet être répugnant par nature qui, à travers le monde, aurait décidé de causer du mal aux humains. Orchestrée par les industriels de la banane, cette perspective péjorative et ce langage de guerre ont dominé les manières scientifiques et sociétales d’appréhender cet animal. S’endébarrasser semblerait être l’unique visée possible. L’idée d’une perspective des charançons ou d’un intérêt propre à persévérer dans leur existence est absente. Ainsi, tant les promoteurs historiques du CLD que ses pourfendeurs, tant les recherches visant à éliminer les charançons que les recherches visant à déterminer les conséquences du CLD maintiennent un état d’ignorance collective sur cet animal et une absence de considération morale, juridique et politique. À titre d’exemple, la dangerosité du CLD n’est jamais mise en rapport avec les charançons eux-mêmes, pourtant les premiers destinataires de ce toxique. La toxicité de la molécule sur les humains apparaît comme une « découverte » tout en invisibilisant l’usage premier de cette molécule qui consista à tuer par intoxication – « cide » – les charançons." Ferdinand, M. (2024 : 52-53). S’aimer la Terre : Défaire l’habiter colonial. Éditions du Seuil.
Le képone, une molécule sous alerte depuis l'origine
Le chlordécone est un insecticide organochloré de synthèse, mis au point en 1940 par le chimiste Everett Gilbert puis commercialisé à partir de 1958 par la société américaine Allied Chemical sous le nom de Kepone. Sa structure moléculaire en forme de cage lui confère une stabilité chimique exceptionnelle : elle ne se dégrade pas avant 450 à 500°C, ce qui explique à la fois son efficacité insecticide et sa persistance redoutable dans l'environnement.

La dangerosité du produit n'est pas une découverte tardive. Dès 1961, des études sur des poussins révèlent des tremblements violents proportionnels à la dose administrée. En 1968, une commission française d'étude de la toxicité des produits phytopharmaceutiques recommande déjà son interdiction. Malgré ces alertes, une autorisation provisoire d'un an est accordée en France en février 1972 — provisoire, mais prolongée pendant plus de vingt ans.
L'événement qui aurait dû clore le dossier survient en 1974-1975, dans l'usine de production de Hopewell, en Virginie. L'absence de ventilation et des rejets directs dans la rivière James provoquent l'intoxication de 148 employés, dont 28 hospitalisés pour empoisonnement aigu, certains atteints de tremblements si caractéristiques qu'ils seront surnommés le « Kepone shake ». Les sols autour de l'usine atteignent jusqu'à 20 000 ppm de contamination. Cet accident industriel majeur conduit à l'interdiction pure et simple de la molécule aux États-Unis en 1976.

Le produit est épandu manuellement, à raison de 30 grammes par pied de bananier chaque année, soit environ 3 kilogrammes par hectare et par an. Environ 300 tonnes sont ainsi déversées sur les sols guadeloupéens et martiniquais entre 1972 et 1993. Deux ouragans, David en 1979 et Allen en 1980, favorisent une prolifération des charançons qui pousse à prolonger l'usage du produit malgré les alertes déjà anciennes. Les sols volcaniques des Antilles — andosols, nitisols, ferralsols — sont particulièrement riches en matière organique, à laquelle le chlordécone s'accroche fortement ; certaines argiles forment un véritable piège moléculaire qui emprisonne le poison. Sa demi-vie est estimée entre 250 et 650 ans selon la qualité de la terre. Aujourd'hui, 5 200 hectares sont contaminés en Guadeloupe et 6 200 en Martinique, soit respectivement 15 % et 19 % de la surface agricole utile de chaque île.

En 2001, une étude découvre une contamination alarmante des sources d'eau potable du sud de la Basse-Terre, en Guadeloupe, entraînant la fermeture de points de captage et la distribution d'eau en bouteille. En 2009, le chlordécone est officiellement reconnu polluant organique persistant par la convention de Stockholm — la même année où l'État lance le premier de quatre « plans chlordécone » successifs, qui ne représenteront au total que 122,3 millions d'euros entre 2008 et 2027. À titre de comparaison, la filière banane a perçu 4,4 milliards d'euros de subventions entre 1993 et 2022 — soit moins de 2,8 % de cette somme consacrés à la dépollution de l'industrie qui a provoqué la contamination.
Sa toxicité n'est pourtant pas une découverte tardive : dès 1961, des études révèlent des effets néfastes sur des poussins, et une commission française recommande son interdiction dès 1968.
Malgré cela, la France maintient une autorisation dérogatoire jusqu'en 1990, et son usage effectif ne cesse aux Antilles qu'en 1993, après épuisement des dernières dérogations. La prise de conscience publique s'accélère ensuite : contamination des eaux révélée fin des années 1990 à des taux dépassant cent fois la norme, dépôt de plainte pour empoisonnement en 2006, ouverture d'une instruction judiciaire en 2008, puis étude Karuprostate établissant dans les années 2010 le lien statistique entre exposition au chlordécone et cancer de la prostate. En décembre 2017, un rapport de l'Anses révèle un relèvement discret des normes autorisées dans la viande.

En 2018, des manifestations à Fort-de-France précèdent la reconnaissance par Emmanuel Macron de la responsabilité de l'État dans ce « scandale environnemental » ; en 2019, la commission d'enquête parlementaire va plus loin en désignant l'État français comme « premier responsable ». Mais cette reconnaissance politique ne trouve pas d'écho judiciaire : après une nouvelle manifestation devant le tribunal de Fort-de-France en 2020, l'instruction pour empoisonnement aboutit à un non-lieu en 2023, confirmé en appel en 2026. Aujourd'hui, environ 11 400 hectares de sols antillais restent contaminés — 15 à 19 % des surfaces agricoles des deux îles —, avec une demi-vie de la molécule estimée entre 250 et 650 ans, et plus de 90 % de la population adulte porte encore aujourd'hui la trace de cette exposition dans son organisme.
Pour en savoir plus :
Chronologie du chlordécone aux Antilles
1966-1968 : Mise au point et débuts d’utilisation du chlordécone aux Antilles françaises
1972-1993 : Utilisation massive dans les bananeraies de Martinique et Guadeloupe contre le charançon du bananier
1975 : Premières traces résiduelles détectées dans les sols et les eaux
1976 : Les États-Unis interdisent la production et la commercialisation du chlordécone
1979 : L’OMS et le CIRC alertent sur la dangerosité du produit, le classant cancérogène possible
1981-1990 : Autorisation dérogatoire maintenue en France malgré les alertes internationales
1990 : Interdiction officielle en France
1993 : Fin effective de l’utilisation aux Antilles (dérogations épuisées)
Fin années 1990 - début 2000 : Contrôles révélant une contamination des eaux jusqu’à plus de 100 fois la norme
2006 : Dépôt de plainte pour empoisonnement par des associations martiniquaises et guadeloupéennes
2007 : Premier plan chlordécone de l’État
2008 : Ouverture de l’instruction judiciaire
010s : Étude Karuprostate établissant le lien entre exposition au chlordécone et cancer de la prostate
2017 (décembre) : Rapport de l’Anses révélant le relèvement des normes autorisées dans la viande
2018 : Manifestations à Fort-de-France (25 mars, 15 avril) ; déclaration d’Emmanuel Macron reconnaissant la responsabilité de l’État
2019 : La commission d’enquête parlementaire désigne l’État français comme “premier responsable”
2020 : Manifestation devant le tribunal de Fort-de-France (27 août)
22 juin 2026 : non-lieu par la cour d'appel de Paris dans le scandale sanitaire chlordécone.
Békéland au pays des propriétaires terriens
Le terme « béké » lui-même est révélateur du système qu'il désigne. Selon une hypothèse couramment avancée, le mot proviendrait d'un terme employé par les personnes réduites en esclavage pour désigner les colons blancs, avec une racine possiblement empruntée aux langues d'Afrique de l'Ouest, notamment bambara — signe que la catégorie sociale a d'abord été nommée depuis le bas de la hiérarchie coloniale, avant d'être reprise comme identité par le groupe qu'elle désignait.
Cette hiérarchie ne se limitait d'ailleurs pas à une opposition binaire entre colons et esclaves. Toute une nomenclature sociale s'est développée aux Antilles pour classer les populations blanches elles-mêmes selon leur origine, leur fortune et leur ancienneté sur le territoire :
" Le Blanc France (Blan-Fwans) désigne le métropolitain fraîchement arrivé ; le Blanc créole (Blanc kréyôl) est né sur place, en Guadeloupe ; le Blanc Pays ou Blanc Caraïbe est le descendant des anciens colons en Guadeloupe — l'équivalent du « béké » martiniquais ; le Blanc sauté barrière (Blan sauté baryè) désigne un Blanc ayant un peu de sang noir dans son ascendance, terme qui dit à lui seul l'obsession généalogique de ce système ; le Grand Blanc regroupe les colons les plus riches, proches du pouvoir colonial, disposant des capitaux nécessaires pour obtenir les plus vastes concessions — des familles comme Houël ou Crapado ont ainsi structuré durablement l'économie de leur île ; les Matignon, ou Blancs Matignon, forment un cas particulier au Moule, en Guadeloupe : héritiers de l'Ancien Régime, issus d'une cinquantaine de familles fondatrices comme les Matignon ou les Bourgeois, ayant conservé un mode de vie et un statut à part." Bonnet, P. (s. d.). Nos racines créoles : Les origines, la vie et les mœurs. Au pays des bonnes gens. La Guadeloupe du temps jadis. Nos ancêtres les colons. GHC Caraïbe.
Même l'appauvrissement d'un béké restait nommé selon cette logique de caste : un « béké en ba feuille » désignait un béké déchu, sans terre ni fortune — littéralement un avorton, l'expression empruntant à une plante dont les graines, placées sous la feuille, servaient traditionnellement à provoquer un avortement. Le « béké goyave », lui, désignait un béké pauvre poussant « à l'état sauvage », comme le goyavier qui colonise les terrains abandonnés sans qu'on l'ait planté. Ces expressions montrent que la richesse foncière n'était pas un attribut secondaire de l'identité béké : elle en était la condition même. Un béké sans terre cessait, dans le langage populaire, d'être pleinement béké.
Une histoire de dépossession foncière organisée
Pour comprendre qui contrôle aujourd'hui la filière banane antillaise, il faut remonter au XVIIe siècle. En 1635, la Compagnie des îles de l'Amérique distribue les terres à des colons blancs, jamais aux populations kalinagos. Le Code noir de 1685 fait des personnes réduites en esclavage des biens attachés à la plantation appelés " Biens meubles ". Un système d'endogamie — mariages entre hommes venus de métropole et femmes blanches nées aux Antilles, héritières des terres — permet de conserver le capital foncier au sein d'un groupe restreint sur plusieurs générations.
“ Le développement du commerce triangulaire, de la navigation et de la construction navale favorisa l’expansion des grandes villes portuaires anglaises. Ports de mer et centres commerciaux, Bristol, Liverpool et Glasgow occupèrent à l’âge du commerce la position que Manchester, Birmingham et Sheffield détiennent à l’âge industriel. On disait en 1686 qu’il n’y avait guère de commerçant à Bristol qui n’eût une pacotille à bord d’un bateau en partance pour la Virginie ou les Antilles. […] Une fois devancé par Liverpool dans le commerce des esclaves, Bristol se détourna du commerce triangulaire pour se consacrer au commerce direct du sucre. Il y eut moins de bateaux pour l'Afrique et plus pour les Caraïbes. ” Capitalisme et esclavage. Eric Eustace Williams,1944. P.85 - 86

L'abolition de l'esclavage, en 1848, ne rompt pas cette structure. Les propriétaires reçoivent une indemnisation de 120 millions de francs — 7 % des dépenses publiques de l'époque — tandis que les personnes nouvellement libres ne reçoivent ni terre ni compensation. En 1965, en Martinique, 5 % des exploitations, les plus grandes, détenues par des familles békés, concentrent 74 % du territoire agricole cultivé, contre 26 % pour 95 % des petits planteurs, en majorité noirs.
Aujourd'hui encore, les békés ne représentent qu'1 à 2 % de la population antillaise mais sont restés, pendant des décennies, l'élite économique, sociale et parfois politique des deux îles. Ils entretiennent des liens permanents avec la métropole : les garçons étaient historiquement envoyés dès l'âge de dix ans étudier à Bordeaux avant de revenir diriger les propriétés familiales, tandis que les filles restaient aux Antilles, éduquées dans des pensionnats catholiques dirigés par des religieuses venues de France.
Hayot la personnification d'un système colonial
La famille Hayot illustre concrètement ce système. Arrivée en Martinique vers 1684, elle devient l'une des plus grandes familles de propriétaires terriens de l'île. Léon Hayot a deux fils : Bernard, né en 1934, qui fonde le Groupe Bernard Hayot, aujourd'hui l'un des plus grands groupes de distribution des Antilles françaises ; et Yves, né en 1927 et mort en 2017, qui prend un chemin différent en devenant, dans les années 1990, président de la Sicabam, le syndicat des producteurs de bananes martiniquais.
C'est la société Lagarrigue, dirigée par Yves Hayot, qui importe le chlordécone aux Antilles dès 1972, via une filiale américaine de Dupont de Nemours basée à Miami. Après l'interdiction du Kepone aux États-Unis en 1976, cette même société continue de s'approvisionner — cette fois auprès d'une entreprise brésilienne — sous le nom commercial de Curlone. Yves Hayot cumule ainsi une double casquette : président du principal syndicat de producteurs de bananes et dirigeant de l'entreprise qui leur vend le pesticide. Une fois l'interdiction nationale prononcée en 1990, c'est la Sicabam, sous sa présidence, qui fait pression pour obtenir des dérogations successives, relayées politiquement jusqu'au ministère de l'Agriculture.

En 1992, face à la concurrence sud-américaine, les dirigeants békés de la filière organisent le blocage des pistes des aéroports de Martinique et de Guadeloupe pendant quatre jours, avec l'accord tacite du ministre de l'Agriculture — une capacité de mobilisation à mettre en regard des grèves ouvrières historiquement réprimées par la force : dix morts au François en 1900, deux à La Trinité en 1923, deux à Basse-Pointe en 1974.
Pour comprendre le monopole foncier que détiennent les Békés, il faut comprendre le système d'asphyxie économique que Paris impose aux " DOM-TOM " alias les anciennes/ vieilles colonies.

Une minorité de colons détient la majeure partie des richesses des Antilles grâce à la violence : intimidation, répression, crimes, etc. De plus, ce qui lie ces différentes sphères d'influence, c'est le pouvoir que leur octroie la métropole. Fondée sur le « racisme primaire » hérité de la traite des Noirs, l'élite blanche jouit, vis-à-vis des colonisés et des « non-Blancs », d'un statut privilégié. Cette afrophobie décomplexée, fondée sur le Code noir promulgué sous Louis XIV et élaboré par Jean-Baptiste Colbert, nourrit chez ces minorités blanches des Antilles un sentiment de puissance. Celui-ci leur confère un privilège blanc que l'on retrouve encore en 2026. Pire encore, il leur accorde le monopole de la violence légitime, car Paris connaît mieux que quiconque l'existence et le fonctionnement de ces réseaux mafieux.
“ Toute sa vie, Jacques Foccart resta attaché aux Antilles et tout particulièrement à sa Guadeloupe, du moins à une certaine tradition, àune certaine vision de ces îles avec à leur tête une élite « créole ». Il a d'ailleurs conservé jusqu'à sa mort « des amis antillais qui s'accrochaient à lui et lui demandaient des services ». […] Jacques Foccart montre un solide sens des affaires et bénéficie aux Antilles d'un réseau d'amitiés parmi les grandes familles békés. Il est un intermédiaire important - parmi d'autres - des milieux d'affaires antillais en direction du gouvernement français. Lorsqu'il se rend sur place, il ne manque jamais une occasion de rencontrer « les directeurs ou propriétaires des grosses affaires sucrières des Antilles » avec qui il est « en excellents termes ». Turpin, F. (2015). Jacques Foccart : Dans l'ombre du pouvoir. CNRS Éditions.
Conclusion
Du chemin de fer costaricien aux sols volcaniques des Antilles, la trajectoire de la banane raconte une même histoire, transposée à chaque étape dans un nouveau territoire : celle d'un profit à court terme organisé autour d'une monoculture fragile, d'une dépendance chimique structurelle pour maintenir cette monoculture en vie, et de populations locales dont les corps et les terres absorbent le coût de ce système.
Aux Antilles françaises, cette histoire prend une forme particulière parce qu'elle s'inscrit dans la continuité directe d'un ordre économique né de l'esclavage. Le pouvoir foncier des békés, hérité du XVIIe siècle et consolidé par l'indemnisation des maîtres en 1848, s'est prolongé sans rupture jusque dans la gestion du chlordécone : ce sont les mêmes réseaux familiaux qui importent la molécule, président les syndicats de producteurs et obtiennent, des décennies plus tard, les dérogations nécessaires à son maintien.
La science coloniale, présentée à l'origine comme un instrument de « mise en valeur » des terres, a produit un territoire aujourd'hui pollué pour plusieurs siècles, où plus de neuf adultes sur dix portent dans leur sang la trace de cet héritage. Entre la reconnaissance politique de 2018 et le non-lieu judiciaire de juin 2026, le scandale du chlordécone reste, comme le montre le déséquilibre entre les 4,4 milliards d'euros de subventions perçus par la filière banane et les 122 millions consacrés à la dépollution, une affaire non soldée — dont les sols, eux, ne demanderont pas de prescription.
Bibliographie
Articles scientifiques
Cabidoche, Yves-Marie, Achard, R., Cattan, P., Clermont-Dauphin, C., et al. (2011). Systèmes de culture bananiers aux Antilles françaises : évolution et durabilité. INRAE. https://hal.inrae.fr/hal-02647433v1/file/Cabidoche%20Y.M%202011_1.pdf
Lesueur-Jannoyer, Monique, et al. (2012). Agroecological approaches for banana cropping systems in the French West Indies. INRAE. https://hal.inrae.fr/hal-02651807v1/file/ACL-2012-Lesueur_Jannoyer-AES_1.pdf
CIRAD. (2024). Innovations agroécologiques dans les systèmes bananiers tropicaux. https://agritrop.cirad.fr/612301/1/cagri240022.pdf
ScienceDirect. (2015). Environmental and human health impacts of banana production systems. Environmental Development. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S2352485515000547
HAL. (2025). Article scientifique sur les systèmes agricoles antillais. https://hal.science/hal-05035547v1
Ouvrages et chapitres
Ferdinand, Malcolm. (2019). Pourquoi nous ne pouvons pas régler la crise écologique sans régler la question coloniale. HAL. https://hal.science/hal-03099663v1
Ferdinand, Malcolm. (2019). Anthropocène et pensée décoloniale. HAL. https://shs.hal.science/halshs-02289655v1/document
Articles de recherche et de vulgarisation
Ferdinand, Malcolm. (2019, 27 mars). Chlordécone et cancer : à qui profite le doute ? The Conversation. https://theconversation.com/chlordecone-et-cancer-a-qui-profite-le-doute-113334
La bananisation des Antilles : histoire d'une colonisation agricole. (2024, 25 octobre). Terrestres. https://www.terrestres.org/2024/10/25/la-bananisation-des-antilles-histoire-dune-colonisation-agricole/
Anthropocènes noirs : décoloniser la géologie pour faire monde avec la Terre. (2020, 1 juin). Terrestres. https://www.terrestres.org/2020/06/01/anthropocenes-noirs-decoloniser-la-geologie-pour-faire-monde-avec-la-terre/
Habiter les Antilles à l'Anthropocène. (2025, 12 février). Terrestres. https://www.terrestres.org/2025/02/12/habiter-les-antilles-anthropocene/
Pollution au chlordécone : un scandale sanitaire. Géoconfluences. https://geoconfluences.ens-lyon.fr/actualites/veille/revues-de-presse/pollution-chlordecone-scandale-sanitaire
La banane antillaise : les méthodes de culture évoluent. Agence régionale de la biodiversité de Martinique. https://www.biodiversite-martinique.fr/document/banane-antillaise-les-methodes-de-culture-evoluent
Thèses
Marion Chevallier. (2023). Thèse de doctorat. HAL. https://hal.science/tel-04190603v1
Berthod, Justine. (2025). Thèse de doctorat. HAL. https://theses.hal.science/tel-05582958v1/file/These_BERTHOD_Justine_2025.pdf
Rapports institutionnels
Santé publique France. (s. d.). Évaluation des expositions professionnelles aux pesticides utilisés dans la culture de la banane aux Antilles – Synthèse. https://www.santepubliquefrance.fr/sites/default/files/rdd/document/42334_synthese-evaluation-expositions-professionnelles-persticides-utilises-culture-banane-antilles.pdf
Podcasts
France Culture. (2020). Chlordécone : classée secret toxique. La Méthode scientifique. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-methode-scientifique/chlordecone-classee-secret-toxique-2199922
Documentaires et vidéos
La loi de la banane. (s. d.). Documentaire. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=P2R1HkUh8GY
INA. (s. d.). Guerre de la banane : États-Unis, Amérique latine, Europe, droits de douane. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/guerre-de-la-banane-etats-unis-amerique-latine-europe-droits-de-douane
INA. (s. d.). Chlordécone : le poison des Antilles. https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/chlordecone-poison-antilles-chimie-guadeloupe-martinique
Guatemala : histoire politique et intervention américaine. (s. d.). YouTube. https://youtu.be/dLbA4s9wcHc?si=cav_A-d5sic2wKsi































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