Afroxification — Corps brûlés, regards détruits : ingénierie de la violence au Cameroun colonial (3/5) 🇨🇲
- afrikamwa
- 18 avr.
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Brûler les terres, aveugler les corps : logiques de terreur, médecine coloniale et guerre contre les sociétés rurales au Cameroun (1920–1971)
Une colonisation comme système intégré de contrôle et de violence
Au Cameroun, la domination coloniale française ne peut être réduite à une simple administration territoriale ou à une logique d’exploitation économique. Elle s’inscrit dans un système beaucoup plus profond, où se combinent trois dimensions indissociables : la production de savoir médical, le contrôle des populations et la militarisation progressive des espaces ruraux.
Entre les années 1920 et 1971, deux dispositifs structurent cette trajectoire : d’une part, une médecine coloniale expérimentale fondée sur le dépistage massif et l’administration coercitive de traitements ; d’autre part, une guerre de contre-insurrection visant à neutraliser les mouvements nationalistes et à reconfigurer l’espace rural. Ces deux logiques, loin de s’opposer, participent d’un même continuum de pouvoir.
Dans les régions du Haut-Nyong, de Bafia et du pays bamiléké, ce continuum prend une forme particulièrement visible : les mêmes territoires passent successivement du statut de laboratoire sanitaire à celui de champ de bataille.
Le Haut-Nyong et Ayos : laboratoire colonial de la médecine de masse (1920–1940)
À partir des années 1920, le Haut-Nyong devient un espace central de la politique sanitaire française en Afrique équatoriale. La lutte contre la maladie du sommeil y constitue un enjeu majeur, présenté comme une mission humanitaire, mais qui fonctionne en réalité comme un dispositif de gouvernement des populations rurales.
Médecins coloniaux français lors de la mission permanente de prophylaxie ©Circa 1927 par Milleliri J.-M. (2012)
Sous la direction du docteur Eugène Jamot, puis de ses équipes, un système médico-administratif est déployé à grande échelle :
campagnes mobiles de dépistage systématique
recensement biomédical des populations
injections massives de dérivés arsenicaux (Atoxyl puis Tryparsamide)
isolement forcé des malades
centralisation sanitaire dans des structures spécialisées
La station d’Ayos devient un véritable centre névralgique : hôpital, laboratoire, base logistique et espace d’enfermement. L’organisation médicale y adopte une rationalité proche de celle d’un dispositif militaire, où la mobilité des équipes et la discipline des populations sont centrales. Cette médecine coloniale ne se limite pas à la santé publique : elle constitue une forme de biopolitique impériale, où les corps africains sont simultanément observés, classifiés et administrés.
Bafia, la catastrophe des “700 aveugles” et la dérive expérimentale
Dans la subdivision de Bafia, à la fin des années 1920, la campagne de traitement de la trypanosomiase connaît une dérive majeure. Le protocole initial repose sur la Tryparsamide, un dérivé arsenical administré sous supervision coloniale. Mais sur le terrain, sous l’autorité du docteur Monier, les pratiques se transforment : les doses sont augmentées, standardisées et appliquées à grande échelle, dans une logique de rendement sanitaire.

Henri Monier est allé sur le terrain avec la fougue de ses vingt-six ans, poursuivit Jamot. Il a hérité en 1927 d’une subdivision dans laquelle l’index de contamination était l’un des plus élevés du pays. D’après ce que j’ai appris en interrogeant ses collaborateurs, Monier a rencontré chez certains de ses patients une résistance au traitement habituel. Il a alors entrepris des expérimentations, et c’est ainsi qu’un jour il a pris la décision de systématiser la triple dose de Tryparsamide, qu’il a fait administrer à tous les malades de sa subdivision. Cela a duré deux ans. Malheureusement, Monier, sans doute aveuglé par l’orgueil et la soif de reconnaissance, n’a pas assez considéré les propriétés de la Tryparsamide. Celle-ci est un dérivé de l’arsenic qui, comme chacun sait, est un produit toxique. Même lorsqu’elle est administrée dans les règles et par doses progressives, la Tryparsamide peut causer chez l’homme des névrites optiques. La population n’a pas vocation à le savoir, mais déjà avec la dose normale on s’attend à recenser un ou deux cas de cécité sur cent malades traités dans chaque subdivision. Tandis que là…Mutt-Lon, Les 700 aveugles de Bafia, Paris, Éditions Emmanuelle Collas, (2020 : 28)
Les événements survenus au Cameroun, selon la thèse d'Arthur Jouvier (2020) : " (...) Jamot fut informé de la survenue de nombreux accidents visuels dans le secteur de Bafia. Immédiatement, il se rendit sur place et constata 265 cas de cécités définitives, ainsi que 195 atteintes oculaires graves. Ces troubles visuels concernaient tous des patients préalablement soumis à la tryparsamide. Jamot était consterné. Il consulta les registres de traitements et eut la surprise de découvrir les doses que Monier avait utilisées en routine. En effet, la posologie recommandée avait été multipliée par deux, trois, ou quatre selon les patients : il était donc logique que le taux de complications augmente. (...) D’autre part, il avait toujours été précisé que l’utilisation de la tryparsamide devait s’accompagner d’une surveillance clinique étroite. C’était un point fondamental, car il était nécessaire d’interrompre le traitement en cas d’apparition de symptômes visuels qui signaient, en général, un début de névrite à la tryparsamide. Selon les études de l’époque, si l’on arrêtait les injections à temps, les symptômes régressaient. (Jamot, 1929) Or, l’enquête menée par Jamot (assisté par le commissaire Marchand) révéla que Monier avait laissé faire de nombreuses tournées par les équipes infirmières, sans avoir lui-même pris la peine de participer. Ainsi, sur les vingt-sept mois passés à Bafia, Monier n’en avait passé que sept et demi en brousse : ceci était une faute professionnelle grave Monier avait une nouvelle fois fait preuve de négligence, ce qui avait entrainé l’apparition de handicaps visuels lourds chez des centaines de patients."
Les effets secondaires apparaissent progressivement et de manière irréversible :
neuropathies sévères
atteintes du nerf optique
dégradation rapide de la vision
Les conséquences sont massives : environ 500 cas de cécité totale, près de 200 cas de déficiences visuelles graves soit environ 700 victimes directes.
Dans de nombreux cas, les patients traités en phase d’amélioration deviennent soudainement aveugles. Dans les villages, la lecture de l’événement échappe au cadre biomédical colonial.
Les injections sont interprétées comme une cause directe de la cécité et s’inscrivent dans des systèmes locaux d’explication :
empoisonnement volontaire
sorcellerie
violence institutionnelle
À Donenkeng, la mort de deux notables déclenche une rupture ouverte : un agent sanitaire est attaqué, et les infrastructures médicales deviennent des cibles. Le système sanitaire colonial entre alors en crise ouverte, révélant la fragilité d’une médecine imposée et centralisée.
Hommages rendus au docteur Eugène Jamot dans la presse ©Gallica
Une logique structurelle d’expérimentation
L’affaire de Bafia met en évidence un trait central de la médecine coloniale tardive :
L’utilisation des populations colonisées comme terrain d’expérimentation sanitaire à grande échelle.
Cette logique repose sur :
l’absence de consentement médical
des protocoles modulés localement sans contrôle scientifique strict
une logique quantitative de traitement massif
une hiérarchisation raciale implicite du risque médical
Maladie du sommeil ( propagande), médecine coloniale, dépistage ©Ross Gordon (Puck) 1911, Wikimédia, Ecpad
1945–1958 : politisation, UPC et basculement vers la contre-insurrection
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Cameroun entre dans une phase décisive de politisation. Dans le contexte de la Libération, le Gouvernement provisoire de la République française affiche en métropole une unité politique de façade, tout en dissimulant la violence coloniale, notamment lors des massacres de Sétif et Guelma (Algérie). Dans les territoires coloniaux, cette contradiction alimente une montée rapide des tensions.
1945 : naissance d’un espace politique contestataire
Au Cameroun, le 8 mai 1945 constitue un moment fondateur. Derrière la célébration de la victoire contre le nazisme, une manifestation à Yaoundé introduit une critique explicite du colonialisme. Le slogan appelant à « enterrer le nazisme, le racisme et le colonialisme » marque une rupture symbolique majeure. Les réseaux marxistes et syndicaux, se développent en Afrique durant cette période ainsi qu'une politisation des élites africaines urbaines. De jeunes Camerounais, parmi lesquels Ruben Um Nyobè, s’approprient progressivement les notions d’égalité, de dignité et de souveraineté.
La légalisation du syndicalisme en 1944 accélère ce processus. Initialement centré sur les revendications sociales, le mouvement ouvrier évolue rapidement vers une contestation globale de l’ordre colonial.
1945 : violences coloniales et radicalisation
Cette dynamique provoque une réaction immédiate du colonat européen. Une minorité active, désignée comme les « colons de combat », se mobilise pour défendre ses privilèges raciaux et économiques. Hostiles à toute réforme, ces acteurs adoptent une posture de confrontation directe.
La crise atteint son paroxysme en septembre 1945 à Douala. Une grève de cheminots dégénère en émeutes, suivies d’une répression particulièrement violente. Les colons, armés avec le soutien de l’administration, participent activement aux violences. Le bilan officiel, largement sous-estimé, masque une réalité bien plus lourde, probablement de plusieurs dizaines à une centaine de morts.
Ces événements révèlent un double processus :
la montée d’un nationalisme camerounais structuré, nourri par les injustices coloniales
l’émergence d’un séparatisme colonial, certains colons envisageant une autonomie pour préserver leur domination.
Ainsi, dès 1945, se met en place un face-à-face conflictuel qui annonce les luttes d’indépendance.
1948–1955 : l’UPC et la structuration du nationalisme
La création de l’Union des populations du Cameroun en 1948 marque une étape décisive. Pour la première fois, un mouvement politique structuré porte un projet national cohérent.
Sous l’impulsion de Ruben Um Nyobè, l’UPC formule des revendications claires :
indépendance immédiate
réunification des Cameroun " britannique et français "
souveraineté politique réelle

L’UPC s’appuie sur les réseaux syndicaux et développe une stratégie politique mêlant mobilisation populaire, action légale et internationalisation de la cause camerounaise (notamment auprès de l’ONU). Elle devient rapidement une force centrale du paysage politique !
L’interdiction de l’UPC en 1955 constitue un tournant majeur. Elle entraîne :
des arrestations massives
le passage à la clandestinité
la désorganisation des structures légales
une radicalisation du mouvement
Privés d’expression politique légale, les militants s’engagent progressivement dans une lutte armée.
À partir de 1955, l’insurrection se développe dans certaines régions, notamment en Sanaga-Maritime. Le terme de « maquis » est utilisé pour désigner ces zones de résistance. Le « maquis » camerounais désigne avant tout :
une lutte clandestine et rurale
une organisation précaire et improvisée
une résistance face à la répression coloniale

Face à cette montée en puissance, l’administration française, sous l’autorité de Pierre Messmer, met en place une véritable stratégie de contre-insurrection. Celle-ci repose sur deux piliers principaux :
Contrôle territorial :
quadrillage administratif des campagnes
multiplication des postes militaires
surveillance des axes de circulation
fragmentation des espaces ruraux
Ingénierie politique :
organisation d’élections encadrées
mise en place de dispositifs d’amnistie
division des élites nationalistes
L’objectif est clair : isoler l’UPC tout en consolidant un pouvoir local favorable à la France. La répression renforce la légitimité des insurgés et contribue à l’extension du conflit. Le Cameroun entre alors dans une phase de guerre coloniale larvée, marquée par une violence croissante et durable.

À partir de l’interdiction de l’UPC en 1955, le Cameroun entre dans une phase de guerre ouverte qui transforme radicalement la nature du conflit colonial. La clandestinité des militants et la structuration progressive de maquis ruraux ne constituent pas seulement une évolution tactique : elles entraînent une reconfiguration complète des modes de gouvernance coloniale. La répression cesse d’être un simple dispositif policier ou administratif pour devenir une véritable guerre de contre-insurrection, fondée sur le contrôle global des populations et la transformation violente des espaces ruraux.
Dans cette nouvelle configuration, le territoire n’est plus pensé comme un espace neutre à administrer, mais comme un champ de confrontation permanent.
Les villages, les zones forestières et les réseaux agricoles deviennent des objets militaires à part entière. Cette mutation s’accompagne d’une extension du principe de suspicion à l’ensemble des populations rurales, désormais perçues à la fois comme environnement potentiel de la guérilla et comme ressource logistique de l’insurrection.

Militarisation du territoire et montée en puissance du dispositif colonial
La conduite de la guerre repose sur une mobilisation large et hiérarchisée de forces militaires et para-militaires. Aux unités françaises régulières — notamment les parachutistes et la gendarmerie coloniale — s’ajoutent des tirailleurs africains, des milices locales et des unités spécialisées dans les opérations de maintien de l’ordre. Cette organisation permet l’installation d’un maillage territorial dense, où la présence armée devient permanente et s’étend progressivement à l’ensemble des zones rurales. Ce dispositif ne vise pas uniquement la confrontation armée directe, mais l’encadrement continu des populations.
L’objectif est d’empêcher toute autonomie logistique ou sociale susceptible de soutenir les maquis, en intégrant les villages dans un système de surveillance et d’intervention rapide.
Transformation des campagnes en espaces de contrôle et de destruction
Sur le terrain, la guerre se traduit par une intensification des pratiques de déstructuration des sociétés rurales. Les opérations militaires deviennent répétitives et systématiques, articulant plusieurs formes d’action simultanées. Les zones forestières et agricoles font l’objet de ratissages réguliers.
Les villages suspectés d’héberger des maquisards sont incendiés, tandis que les récoltes et stocks alimentaires sont détruits afin d’affaiblir les capacités de survie des populations. Dans de nombreux cas, des déplacements forcés sont organisés, regroupant les habitants dans des zones contrôlées par l’administration militaire. Parallèlement, la surveillance des populations devient permanente. Les déplacements sont encadrés, les circulations restreintes et les espaces ruraux fragmentés en zones différenciées selon leur degré supposé de “sécurité”.
Sanaga-Maritime et Bafia : logique de regroupement et restructuration forcée de l’espace
Dans certaines régions, notamment la Sanaga-Maritime et Bafia, cette logique prend la forme d’une véritable restructuration territoriale. L’administration coloniale impose le regroupement des villages dispersés, rompant avec les formes traditionnelles d’habitat rural.
Des zones interdites ou strictement militarisées sont mises en place, entraînant l’abandon forcé de nombreux espaces de vie. Cette politique produit une recomposition profonde du territoire, fondée sur une séparation entre zones contrôlées et zones considérées comme potentiellement insurrectionnelles.
Cette restructuration ne relève pas seulement d’un objectif tactique de sécurité : elle participe d’une logique plus large de désarticulation des structures sociales rurales, en brisant les continuités entre habitat, production agricole et organisation communautaire.
Intensification militaire : aviation, bombardements et destruction environnementale
Dans les régions de l’Ouest bamiléké, le conflit atteint une intensité supérieure avec l’introduction systématique de moyens aériens. Les opérations militaires combinent interventions terrestres et bombardements visant les zones forestières et rurales. Des villages sont incendiés, des forêts entières détruites et le couvert végétal systématiquement ravagé afin d’éliminer les refuges possibles des maquisards. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de “nettoyage” territorial, visant non seulement les combattants mais également les conditions environnementales de leur implantation.
Plusieurs témoignages et travaux historiques évoquent également l’usage du napalm dans certaines opérations. Si l’ampleur exacte de son utilisation reste discutée dans l’historiographie, la cohérence stratégique du dispositif est constante : rendre les territoires inhabitables afin de couper la guérilla de sa base sociale.
" Le gros de la guerre qu'un corps expéditionnaire français, modeste par ses effectifs, mais atrocement efficace, livrait aux maquis des nationalistes radicaux se déroulait dans certaines grandes villes, comme Douala, et surtout dans les campagnes de l'Ouest bamiléké. On avait décide de faire place nette en anéantissant à jamais tout ce qui pouvait représenter une menace à l'avenir avant d'installer définitivement Ahmadou Ahidjo en homme fort, en président charismatique, et on brûlait la-bas, à coups de bombe au napalm, les champs, les villages, les bourgs suspects d'abriter ou de ravitailler les partisans regroupes derriere l'UPC (Union des populations du Cameroun). On exterminait méthodiquement tout un peuple, dans un silence savamment orchestre et entretenu. Après la traite des Noirs, après l'esclavage, après la colonisation, l'Afrique, subitement baptisée francophone, accouchait de la nouvelle forme de domination voulue désormais par la France, mais les Camerounais étaient loin d'avoir percé à jour l'énigme de cette stratégie tenue soigneusement secrète, dont seules affleuraient quelques manifestations disparates étape apparemment incohérentes, comme l'installation d'hommes forts, sans assise populaire, mais dévoues à Paris." Beti, M. (1993 : 9-10). La France contre l’Afrique : retour au Cameroun. Paris : La Découverte
Violence de masse et destruction des sociétés rurales
François-Xavier Verschave (1999) décrit cette phase comme une séquence de destruction massive des sociétés rurales. S’appuyant sur le témoignage d’un pilote d’hélicoptère (Bardet 1998), il évoque des estimations de 300 000 à 400 000 morts, dans un contexte où de nombreux villages auraient été entièrement rasés. Les rapports et témoignages convergent vers des descriptions similaires : villages détruits, populations massacrées lors d’opérations de ratissage, et régions entières transformées en zones de terre brûlée. La disproportion des moyens militaires engagés accentue la violence du conflit, opposant des populations souvent faiblement armées à des forces dotées d’armes automatiques et de capacités aériennes.
" Sur l'usage de liquide inflammable tel que le napalm, plusieurs auteurs y font référence et sont très bien recensés par Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsal. Le travail du volet « Recherche » de la Commission ne diverge guère de leurs conclusions. Deux arguments plaident en faveur du potentiel usage du napalm : au tournant des années 1960, l'armée française en fait usage sur d'autres territoires coloniaux, en quantité importante, alors que les ministres impliqués, nient l'usage de ce liquide gélifié, interdit par les conventions internationales. Après son emploi durant la guerre d'indépendance indochinoise, le napalm est employé contre l'ALN en Algérie à un degré qui n'est en rien expérimental si : selon l'historienne Raphaëlle Branche, pour contourner l'interdiction, les bidons de napalm sont marqués comme « bidons spéciaux ». L'armée de l'Air, l'armée de Terre, puis le gouvernement français ont donc les moyens et la volonté d'utiliser du napalm dans le cadre des guerres d'indépendance, tout en bénéficiant du soutien du gouvernement camerounais pour masquer cette action illégale." p.725 Ramondy, K. (dir.). (2025). La France au Cameroun (1945-1971) : Rapport de la Commission « Recherche » sur le rôle et l'engagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d'opposition au Cameroun de 1945 à 1971.
En résumé :
Entre 1955 et 1961, la guerre coloniale au Cameroun dépasse largement le cadre d’un affrontement militaire classique. Elle se caractérise par une stratégie globale de destruction des conditions d’existence des sociétés rurales.
L’objectif central n’est pas uniquement la neutralisation de la rébellion, mais la suppression de son environnement social, économique et territorial. La guerre devient ainsi un processus de reconfiguration forcée de l’espace rural, où la violence militaire s’articule à une transformation structurelle des formes de vie et d’organisation communautaire.
L'indépendance de la dépendance
Entre 1958 et 1971, le Cameroun connaît une phase décisive marquée par l’élimination progressive des principales figures du nationalisme, de Ruben Um Nyobè à Ernest Ouandié. Cette stratégie de décapitation politique affaiblit durablement les mouvements indépendantistes et facilite la consolidation du pouvoir en place.
Ruben Um Nyobè (1958) : tué en zone forestière lors d’une opération militaire
Félix Moumié (1960) : empoisonné à Genève dans un contexte de guerre clandestine internationale
Ernest Ouandié (1971) : capturé, jugé par tribunal militaire et exécuté publiquement
Barbarie des colons français au Cameroun entre 1921-1970 © Association des vétérans du Cameroun
L’indépendance proclamée en 1960 ne constitue pas une rupture réelle, mais s’inscrit dans une continuité des structures coloniales. À travers les accords de défense, la coopération sécuritaire et la poursuite des opérations militaires, la logique de domination se maintient sous une forme renouvelée, désormais internalisée par l’État camerounais.
Jusqu’au début des années 1970, la guerre se prolonge sous une forme résiduelle, marquée par la répression des maquis et le contrôle étroit des populations rurales. L’exécution d’Ernest Ouandié en 1971 symbolise la fin de ce cycle insurrectionnel. Ainsi, le cas camerounais révèle une continuité structurelle de la domination coloniale, où s’articulent gestion des populations et violence militaire. Plus qu’une transition vers l’indépendance, cette période illustre la transformation d’un système de pouvoir, dont les logiques — contrôler, encadrer et neutraliser — perdurent bien au-delà de la fin officielle de la colonisation.
" C'était la terreur, la terreur ! On vivait avec la peur dans le ventre. Et quand je, euh... Je peux vous dire... Et là c'est vraiment pas avec le sourire aux lèvres, il y avait des jours où tu... Un avion passe et déverse une poudre... quand... ça crépite de partout. Tout le monde fuit ; on va partout... Et notre réaction était toujours : fuir pour aller vers les bas-fonds, dans les champs de raphia. Les champs de raphia c'est, euh... Vous connaissez un peu l'Ouest, comment ça se présente. Il y a toujours un champ de raphia dans lequel on peut se cacher. C'est là-bas qu'on puise de l'eau, c'est là-bas qu'on cueille le vin, c'est là-bas qu'on cherche les matériaux de construction et... Donc tout le monde fuyait pour aller vers là-bas (...) ILy avait... Tu entends un bruit, tu détales seulement. Ni Le père ni la mère... D'abord le père n'était jamais là ; eux ils étaient toujours là où ils savaient être. On était toujours dans les jupes de nos mamans; mais étant très émancipés. On fuit, l'avion commence à crépiter, on fuit. Tu vois un avions qui vient ; qui balance de la poudre ; et... un autre tire. C'est comme une masse de feu qui tombe sur le champ de raphia. C'est... Je ne connaissais pas le nom ! c'est plus tard que j'ai compris que c'était ne napalm. C'était une odeur suffocante ; terrible. Donc... ça tuait les bêtes ; ça tuait les moutons..." Collombat, L., & Rodier, S. (2025, 3 mars). “Survivants du maquis”, révélations sur l’autre rapport de la commission mémorielle franco-camerounaise. TV5MONDE.
Conclusion générale
Entre 1920 et 1971, le Cameroun apparaît comme un espace central d’expérimentation et de déploiement d’un système colonial fondé sur l’articulation étroite entre savoir, pouvoir et violence. Loin de se limiter à une domination administrative ou économique, la présence française s’inscrit dans une logique globale de contrôle des corps, des territoires et des sociétés.
La médecine coloniale, présentée comme une entreprise humanitaire, fonctionne en réalité comme un instrument de gouvernement. À travers le dépistage massif, les traitements coercitifs et des expérimentations à grande échelle — dont la catastrophe de Bafia constitue l’une des manifestations les plus brutales — elle participe à une mise en ordre biologique et sociale des populations. Cette biopolitique impériale ne protège pas seulement : elle expose, hiérarchise et transforme les corps colonisés.
À partir des années 1950, cette logique se prolonge et se radicalise dans la guerre de contre-insurrection. Le territoire rural devient un espace militarisé, soumis à des stratégies de destruction systématique : regroupements forcés, incendies de villages, bombardements, contrôle des déplacements. La guerre ne vise plus uniquement des combattants, mais l’ensemble des structures sociales susceptibles de soutenir la résistance. Elle devient un processus de désarticulation des sociétés rurales.
L’élimination progressive des leaders nationalistes, de Ruben Um Nyobè à Ernest Ouandié, et l’indépendance de 1960, loin de marquer une rupture, consacrent la transformation de la domination coloniale en un ordre néocolonial. Les dispositifs de contrôle, les logiques sécuritaires et les alliances politiques assurent la continuité d’un système désormais internalisé par l’État camerounais.
Ainsi, le cas camerounais révèle une continuité structurelle profonde : de la médecine expérimentale à la guerre totale, se déploie une même rationalité de pouvoir. Administrer, surveiller, déplacer, puis neutraliser — telle est la logique qui traverse l’ensemble de la période. Plus qu’une simple séquence historique, cette trajectoire met en lumière une forme d’ingénierie coloniale de la violence, où la gestion des vies et la production de la mort participent d’un même projet de domination.
Bibliographie
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Disponible sur : https://archive.org/details/cameroun-autopsie-dune-independance
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