top of page

Long format : Afroxification — Guerres biologiques en Afrique (1/5) 🇿🇦


Afrique du Sud : socle du colonialisme moderne. Enquête anthropologique sur l’architecture coloniale du Projet Coast.


Au XVIIe siècle, une innovation politique et économique radicale apparaît en Europe : la fusion du commerce, de l’armée et de la souveraineté. En 1602, les Provinces-Unies fondent la
 Vereenigde Oostindische Compagnie
 (VOC), la Compagnie néerlandaise des Indes orientales.


Cette entreprise commerciale possède un pouvoir inédit pour une société privée :


  • lever une armée

  • déclarer la guerre

  • signer des traités

  • administrer des territoires


La VOC devient ainsi la première multinationale coloniale de l’histoire. Elle inaugure un modèle qui transformera durablement la planète :
 le capitalisme colonial militarisé. L’Afrique australe devient l’un de ses premiers laboratoires.


1652 : naissance d’un laboratoire colonial au Cap


En 1652, l’officier de la VOC 
Jan van Riebeeck 
établit un comptoir de ravitaillement au
 Cap de Bonne‑Espérance. Officiellement, il s’agit d’une simple escale destinée à ravitailler les navires reliant l’Europe à l’Asie. Mais cette base devient rapidement une colonie de peuplement.


Les populations autochtones — Khoïkhoï (San) — sont progressivement dépossédées de leurs terres et de leurs pâturages. L’accaparement des terres par les étrangers impose une réorganisation territoriale selon une logique coloniale :


  • appropriation coloniale des terres

  • création de fermes européennes

  • introduction du travail servile

  • transformation du paysage agricole


Le Cap devient ainsi une infrastructure coloniale mondiale, un nœud logistique reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie.


Reine khoïsan et locutrice des langues vernaculaires san — autrefois appelées "hottentot khoïkhoï" — cette femme incarne une forme de résistance, car elle pratique une langue en voie d’extinction. Ces langues, souvent réduites au rang de dialectes, sont encore parlées par certains initiés en Afrique australe (Botswana, Zambie, Afrique du Sud, etc.) malgré la colonisation.


L’économie servile du Cap


L’esclavage arrive officiellement au Cap en 1658 avec l’arrivée d’esclaves transportés par le navire Amersfoort.


Contrairement aux plantations américaines, la colonie du Cap se caractérise par une diversité extrême des origines des esclaves :


  • Afrique de l’Est

  • Madagascar

  • Inde

  • Bengale

  • Sri Lanka

  • Indonésie


The Early Cape Slave Trade. (2015 by South African)History Online)
The Early Cape Slave Trade. (2015 by South African)History Online)

Cette diversité n’est pas accidentelle. Elle constitue une stratégie politique de fragmentation. En mélangeant des populations qui ne partagent ni langue ni culture commune, l’administration coloniale limite les possibilités de révolte collective.


Les esclaves travaillent dans :


  • les fermes coloniales

  • les chantiers urbains

  • les routes

  • les maisons des colons


Le territoire devient un espace d’exploitation totale, où l’habitat, l’économie et la hiérarchie raciale sont étroitement imbriqués.


L’architecture coloniale : organiser l’espace pour dominer


La colonisation du Cap n’est pas seulement militaire ou économique. Elle est aussi architecturale. L’espace est structuré selon une hiérarchie raciale :


  • fermes fortifiées pour les colons

  • villages européens

  • zones de travail servile

  • marges territoriales pour les populations autochtones


L’espace devient ainsi un instrument de pouvoir. Cette organisation annonce les politiques d’aménagement raciales qui culmineront plus tard avec l’
Apartheid. La séparation géographique précède la séparation juridique.


La formation de l’identité afrikaner


À partir de la fin du XVIIe siècle, de nouveaux colons européens arrivent au Cap. Parmi eux figurent environ 200 familles protestantes françaises — les huguenots — qui fuient les persécutions religieuses après la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Installés dans la région de Franschhoek, ils rejoignent les colons néerlandais. Peu à peu se forme une nouvelle communauté : les Afrikaners.


"Afrikaners pour les Blancs a été utilisé pour la première fois au début du XVIIIe siècle, mais il a dû se disputer des désignations telles que bourgeois, chrétien, Hollandais et Boer. Pour la période de 1652 à environ 1875, ce livre utilise principalement le burgher pour une personne blanche qui parlait néerlandais ou afrikaans ; pour l'histoire après 1875, il utilise le terme afrikaner, bien que ce ne soit qu’au milieu du XXe siècle que le terme n’a été réservé qu’aux locuteurs afrikaans blancs. Mais l'invitation à devenir Afrikaners a été étendue aux anglophones blancs et rarement aux afrikaans de couleur. Encore une fois, à partir des années 1980, le terme a commencé à devenir racialement inclusif. Je fais surtout référence aux colons d’origine britannique et aux Sud-Africains juifs comme anglophones, bien qu'un cinquième des personnes de couleur au Cap parlent anglais à la maison. Traduction (Giliome : 2003 ; 19) "

Cette identité se construit autour de trois piliers :



Les Afrikaners développent une vision théologique de la colonisation : ils se considèrent comme un peuple choisi par Dieu pour dominer la terre africaine. Cette idéologie nourrira plus tard le nationalisme racial.


Le Grand Trek : colonisation intérieure


Au XIXe siècle, l’Empire britannique prend le contrôle de la colonie du Cap. Les tensions avec les colons boers s’intensifient, notamment après l’abolition de l’esclavage en 1834. Entre 1835 et 1846, environ 12 000 colons quittent la région dans un mouvement appelé le Great Trek.


Ils fondent plusieurs républiques coloniales :


  • le Transvaal

  • l’État libre d’Orange


Cette migration constitue l’une des premières colonisations de peuplement à grande échelle en Afrique. Les populations africaines — notamment les Xhosa et les Zoulous — subissent des guerres de conquête.


La racialisation scientifique


Au tournant du XXe siècle, les théories raciales européennes s’enracinent profondément en Afrique australe. Anthropologues, médecins et administrateurs coloniaux développent des classifications raciales destinées à légitimer la domination blanche. Ces recherches s’inscrivent dans un mouvement plus large : l’eugénisme.


Un épisode particulièrement brutal survient dans l’ancienne colonie allemande du Sud-Ouest africain (actuelle 
Namibie) lors du
 Génocide des Herero et Nama. Entre 1904 et 1908, les autorités coloniales allemandes exterminent une grande partie de ces populations.


Le médecin allemand 
Eugen Fischer
y mène des recherches raciales sur les prisonniers africains. Ses travaux influenceront directement l’idéologie raciale du régime nazi. Parmi ses étudiants figure le médecin des camps de concentration :
 Josef Mengele. Ainsi, certaines pratiques expérimentées dans les colonies africaines seront plus tard réimportées en Europe.


Vers l’apartheid : l’architecture totale de la ségrégation


Au XXe siècle, la ségrégation raciale devient un système politique officiel en 
Afrique du Sud. En 1913, le 
Natives Land Act 
limite l’accès des populations africaines à seulement 7 % du territoire. Dans cette lignée, en 1948, le
 Parti national
 dirigé par
 Daniel François Malan
 met en place le système d’apartheid. Système de prédation qui continue de prospérer en 2026, puisque la minorité blanche continue d'accéder à la quasi-totalité des ressources du pays.


Portrait de l'homme politique sud-africain Daniel Malan 1874 - 1959 © Popperfoto
Portrait de l'homme politique sud-africain Daniel Malan 1874 - 1959 © Popperfoto

L'objectif de Malan est d'instaurer un régime d’apartheid, une forme radicalisée de ségrégation raciale déjà présente dans le pays depuis l’arrivée des blancs. Dès le début, le gouvernement Malan comprend la nécessité de soigner son image à l’international, même s’il n’en fait pas sa priorité. Il réorganise l’Information Office pour renforcer la communication vers l’étranger, notamment vers les États-Unis et le Royaume-Uni. Ce bureau reçoit un budget modeste (146 000 $ de l’époque) pour produire brochures et supports de propagande. Malan cherche à convaincre les Américains que la domination blanche en Afrique du Sud est un rempart contre le communisme, alors perçu comme une menace planétaire. Il tente aussi de maintenir le soutien britannique en restant dans le Commonwealth, malgré l’opposition d’une partie de son parti.


Depuis la fin de la Seconde GM, les multinationales occidentales ont investi des milliards dans des secteurs clés en Afrique du Sud, avec un rendement des investissements atteignant 22 % en 1974, deux fois la moyenne mondiale. Des entreprises comme IBM, British Leyland et General Motors ont fourni à Pretoria les technologies et infrastructures nécessaires à la modernisation de l'apartheid, tandis que des banques religieuses et gouvernementales ont également prêté de l'argent à Pretoria. ( Consulter : First, Ruth. The South African Connection: Western investment in apartheid. Middlesex : Penguin Books Ltd. , 1973.)


Au cours de l’entre-deux-guerres, le nationalisme afrikaner a promu la ségrégation raciale et la domination des populations noires, influencé par le fascisme et le nazisme. Des leaders comme Daniel Malan et le Broederbond ont intégré l’antisémitisme à leur idéologie, tandis que des groupes extrémistes, tels que l’Ossewa Brandwag, ont tenté sans succès de renverser le gouvernement pro-Alliés de Jan Smuts pendant la Seconde Guerre mondiale. Après sa victoire en 1948, Malan instaura l’apartheid tout en abandonnant l’antisémitisme pour rallier tous les Blancs au Parti national. Les lois raciales visaient uniquement les Noirs, métis et Asiatiques, tandis que les Juifs conservaient les privilèges de la minorité blanche, avec des relations diplomatiques améliorées, notamment après la visite de Malan en Israël en 1953.


Black and Gold: Tycoons, Revolutionaries, and Apartheid © (1987, Anthony Sampson)
Black and Gold: Tycoons, Revolutionaries, and Apartheid © (1987, Anthony Sampson)

La séparation raciale est alors organisée dans tous les domaines :


  • territoire

  • éducation

  • travail

  • logement

  • citoyenneté


Les populations africaines sont déplacées vers des territoires appelés bantoustans. Le territoire devient une technologie politique de domination.



Sous les Premiers ministres Malan, puis J.G. Strijdom et Hendrik Verwoerd, considéré

comme le principal architecte de l’apartheid, la politique s’intensifie. La politique des homelands en Afrique du Sud, instaurée pendant l’apartheid (années 1950-1990), visait à séparer les populations noires des Blancs. Officiellement, ces territoires — aussi appelés bantoustans — devaient devenir des « patries ethniques » autonomes pour chaque groupe africain (zoulou, xhosa, tswana, etc.). En réalité, ils étaient situés dans des zones rurales pauvres, fragmentées et sans ressources.


Le gouvernement blanc utilisait cette politique pour dépouiller les Noirs de la citoyenneté sud-africaine, en les rattachant à ces pseudo-États, afin de justifier qu’ils n’avaient pas de droits politiques dans l’Afrique du Sud « blanche ». Quelques homelands (comme le Transkei en 1976) furent déclarés « indépendants », mais aucun pays au monde ne les reconnut.



En résumé

Années

Lois

Descriptions

1894

Glen Grey Act

Imposait des terres séparées pour les Noirs et les Blancs dans le Cap oriental.

1913

Natives Land Act

Interdisait aux Noirs d’acheter ou de louer des terres hors des “réserves” (seulement 7 % du territoire initial).

1923

Urban Areas Act

Séparait les zones urbaines pour les Blancs et les “zones réservées” pour les Noirs.

1927

Immorality Act

Interdisait les mariages et relations sexuelles entre Blancs et personnes non-blanches.

1936

Representation of Natives Act

Retirait aux Noirs du Cap le droit de vote commun, remplacé par des représentants blancs désignés.

1950

Population Registration Act

Classait chaque Sud-Africain selon une catégorie raciale (“Blanc”, “Noir”, “Coloured”, “Indien”).

1950

Group Areas Act

Attribuait des zones d’habitation séparées pour chaque “race” et déplaçait de force les populations.

1950

Suppression of Communism Act

Interdisait tout mouvement jugé “communiste”, utilisé pour réprimer les militants anti-apartheid.

1951

Bantu Authorities Act

Créait des “homelands” (bantoustans) pour les Noirs, présentés comme des États indépendants.

1952

Pass Laws Act

Imposait aux Noirs de porter un “pass” pour entrer dans les zones réservées aux Blancs.

1952

Natives (Abolition of Passes and Coordination of Documents) Act

Unifiait et renforçait le système des passes.

1953

Separate Amenities Act

Légalisait la ségrégation dans les lieux publics (bus, plages, écoles, hôpitaux, toilettes, etc.).

1953

Bantu Education Act

Imposait un système éducatif séparé et de moindre qualité pour les Noirs.

1959

Extension of University Education Act

Interdisait aux Noirs d’étudier dans les universités “blanches” sauf dérogation spéciale.

1959

Promotion of Bantu Self-Government Act

Renforçait le système des bantoustans.

1960

Unlawful Organisations Act

Rendait illégaux l’ANC et le PAC.

1967

Terrorism Act

Permettait la détention illimitée sans procès.


L’Afrique australe labordans la guerre froide


Après 1945, l’uranium devient un minerai stratégique, notamment grâce au gisement de Shinkolobwe, dont l’uranium est utilisé par les États-Unis pour fabriquer les bombes d’Atomic bombings of Hiroshima and Nagasaki. Pendant la Guerre froide, les États-Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements et se tournent vers l’Afrique du Sud, riche en uranium issu de son industrie aurifère. En 1950, Pretoria accepte de fournir de l’uranium aux États-Unis et au Royaume-Uni via la Combined Development Agency. Dans le cadre du programme Atoms for Peace lancé par Dwight D. Eisenhower, l’Afrique du Sud reçoit un réacteur de recherche (SAFARI-1), de l’uranium enrichi et une coopération scientifique avec les États-Unis et le Royaume-Uni, ce qui favorise le développement de son programme nucléaire à Pretoria.


" But most of Truman's worries about South Africa centred on a possible loss of access to strategic minerals, such as uranium, which were critical to powering the growing nuclear arsenal of the US military and which South Africa could provide." (Nixon : 2015 ; 16)


En 1957, Israël reçoit de la France un réacteur de 24 MW à Dimona, destiné à son programme nucléaire militaire. Au cours des années 1960, Israël entreprend des recherches sur l'uranium, mais Pretoria hésite en raison de préoccupations militaires et refuse les conditions proposées par Israël. Un accord conclu en 1962 permet la livraison de 10 tonnes de yellowcake, officiellement déclarées à l'AIEA en 1963. Cet accord est suivi, en 1965, d'un traité prévoyant des inspections annuelles et l'interdiction de l'utilisation militaire. Malgré les garde-fous initiaux, les stocks d'uranium israéliens atteignent 500 tonnes en 1976. Cette coopération illustre une dissimulation mutuelle entre Israël et l'Afrique du Sud, face à l'isolement international.


Rencontre entre le Premier ministre sud-africain, Daniel François Malan, et le Premier ministre israélien, David Ben-Gurion en 1953 © Getty images
Rencontre entre le Premier ministre sud-africain, Daniel François Malan, et le Premier ministre israélien, David Ben-Gurion en 1953 © Getty images
" Pendant les années Rabin, les achats d'armes sud-africaines ont donné vie à l'économie israélienne et les armes israéliennes ont contribué à renforcer le régime d'apartheid assiégé et isolé à Pretoria. L'impact de leur rendez-vous a été ressenti dans le monde entier. Alors que la guerre froide se propageait vers le sud dans les années 1970, l'Afrique est devenue un champ de bataille idéologique, opposant les troupes du gouvernement angolais et leurs alliés cubains à la formidable machine militaire de l'Afrique du Sud, qui devait ses prouesses dans une non petite mesure à Israël. Le gouvernement américain craignait que le régime de la minorité blanche d'Afrique du Sud, poussé par une mentalité de siège et un anti-communisme militant, n'ait recours à l'option nucléaire face aux mandataires soviétiques à ses frontières. Le gouvernement américain avait accepté en 1970 qu'Israël était membre du club nucléaire, mais Washington a travaillé sans relâche à la fin des années 1970 pour empêcher l'Afrique du Sud de le rejoindre." (Polakow-Suransky : 2012 ; 7)

Dans les années 1960-1980, l’Afrique australe devient un espace stratégique de la guerre froide. Le régime sud-africain combat plusieurs mouvements soutenus par le bloc soviétique :


  • African National Congress

  • SWAPO


Plusieurs conflits régionaux éclatent :


  • guerre civile en Angola

  • instabilité au Mozambique

  • tensions en Zambie




L’armée sud-africaine mène alors des opérations militaires transfrontalières. Ce contexte militarisé favorise le développement d’armes non conventionnelles.


Project Coast : La militarisation biologique


Une nouvelle ère se dessine sous nos yeux, celle des guerres Bio-chimiques. Que j'ai nommé " Afroxification " qui est la contraction du terme " Afro " et " intoxification ", plus communément appelé Afrocide, la destruction planétaire des populations mélanodermes. Pour comprendre ses prémices, il faut comprendre que l’utilisation d’agents biologiques et chimiques existe depuis plusieurs siècles. Dès 1346, des cadavres contaminés par la peste furent utilisés comme armes lors du siège de Caffa, et en 1763, des couvertures infectées par la variole furent utilisées contre des populations autochtones en Amérique du Nord. Au XXᵉ siècle, ces pratiques se développent fortement, notamment pendant la Première Guerre mondiale, avec l’apparition des gaz toxiques dans les tranchées. Par la suite, plusieurs programmes secrets (Unité 731, MKNAOMI, Biopreparat), en Europe, en Asie et pendant la guerre froide ont mené des expérimentations sur des agents biologiques et chimiques. Face aux dangers de ces armes, des accords internationaux ont été mis en place, comme le Protocole de Genève (1925), la Convention sur les armes biologiques (1972) et la Convention sur les armes chimiques (1993). Malgré ces réglementations, des cas d’utilisation ou de soupçons d’armes chimiques ont également été signalés dans différentes régions du monde, notamment en Afrique.


L'Afrique du Sud un génocide voilé


Dans les années 1980, le régime de Pretoria transforme la guerre contre les mouvements anti-apartheid en guerre scientifique clandestine. Le programme Project Coast, dirigé par le médecin militaire Wouter Basson, vise officiellement à protéger l’Afrique du Sud contre des attaques chimiques supposées du bloc soviétique. Mais les travaux révélés après la fin de l’apartheid montrent une réalité bien différente.


" Dès 1979 en plein régime d'Apartheid, le Président sud-africain Botha discuta avec son ministre de la Défense Magnus Malan de l'intérêt que pourrait avoir son pays à développer un arsenal bio-chimique. À cette époque, une crainte croissante faisait jour. Il était primordial aux yeux des autorités dirigeantes de se défendre contre les pressions politiques de l'Union soviétique qui voyaient le jour dans la région et notamment dans l'Angola voisine. Couplé à une situation d'embargo international du fait du régime raciste de l'Apartheid, le cloisonnement sud-africain alimenta une surprenante paranoïa d'État. Coincé entre un danger « communiste athée » à l'extérieur, les condamnations internationales, et les revendications politiques de la population noire à l'intérieur, le recours à l'arme bio-chimique semblait correspondre aux stratèges de l'Apartheid. " (Tristan Mendès France : 2002 ; 15)

Basson développe un système d’armes biologiques et chimiques destiné à :


  • éliminer les opposants politiques

  • contrôler démographiquement la population noire

  • mener des opérations clandestines à l’étranger


Le médecin est rapidement surnommé « le Mengele de l’apartheid », en référence à Josef Mengele.


Le projet mobilise environ 200 scientifiques et plusieurs sociétés écrans :


  • Delta G Scientific

  • Protechnik

  • Inladel

  • Roodeplaat Research Laboratories


Ces structures permettent de masquer la nature militaire des recherches.

Au sein du programme, une unité clandestine appelée Marnac développe des outils destinés à l’assassinat politique.




©Afrikamwa
©Afrikamwa

Les chercheurs produisent :


  • cigarettes imprégnées d’anthrax

  • cigares et chocolats au cyanure

  • enveloppes contaminées

  • toxines indétectables

  • médicaments altérant le système nerveux


Ces substances doivent permettre des assassinats impossibles à retracer. Selon plusieurs témoignages, certains produits auraient été utilisés contre des figures majeures de la lutte anti-apartheid.


On comprend, à travers cette vidéo, comment les services secrets occidentaux ont fait assassiner des figures panafricaines emblématiques comme Steve Biko, Patrice Lumumba, etc.

Le militant Steve Biko aurait été ciblé par des toxines au thallium dans le cadre d’expérimentations clandestines. Un projet aurait également envisagé d’altérer les capacités cognitives de 
Nelson Mandela avant sa libération, en manipulant les médicaments qu’il recevait en détention. Le pasteur Frank Chikane survit quant à lui en 1989 à une tentative d’empoisonnement lorsque ses vêtements sont contaminés avec le pesticide paraoxon.


La « bombe ethnique »


L’un des projets les plus controversés concerne le développement d’une arme biologique ciblant spécifiquement les populations noires. Basson évoque lui-même l’idée d’une « ethno-weapon », parfois décrite comme une bombe ethnique.


Le principe consiste à développer des toxines ou agents pathogènes capables d’agir différemment selon les caractéristiques génétiques d’une population.


Ces recherches s’inscrivent dans une logique explicitement eugéniste :

  • production de molécules supposées tuer uniquement les Africains noirs

  • programmes de stérilisation visant les femmes noires

  • modification de produits de consommation pour réduire la natalité


Des substances contraceptives auraient été étudiées pour être introduites dans des aliments de base comme :


  • la bière

  • le maïs


L’objectif est clair : ralentir la croissance démographique de la majorité noire.

Guerre biologique régionale


Le programme dépasse largement les frontières sud-africaines. Dans les années 1980, l’opposition à l’apartheid s’intensifie, tandis que la répression sud-africaine fait de nombreuses victimes civiles. L’armée sud-africaine affronte le MPLA angolais, sur fond de rumeurs d’armes chimiques. Au Mozambique, après l’indépendance de 1975, le Frelimo soutient les guérilleros zimbabwéens, ce qui entraîne l’aide de la Rhodésie à la Renamo.


Après 1980, l’Afrique du Sud prend le relais et renforce la Renamo, malgré les accords de paix de 1984 et le cessez-le-feu de 1992. L’indépendance du Zimbabwe devient aussi une menace pour Pretoria, car le pays accueille les mouvements anti-apartheid. Dans ce contexte, le projet Coast (programme secret d’armes chimiques et biologiques) est activé comme réponse aux menaces croissantes.


Les produits chimiques développés en vue d'être testés furent divisés en trois

catégories :


1) les agents mortels

2) Les incapacitants

3) Les irritants


Dans le contexte de la guerre froide, l’Afrique du Sud mène des opérations militaires en :


  • Angola

  • Mozambique

  • Namibie

  • Zambie


Certaines unités militaires auraient expérimenté des agents bactériologiques tels que :


  • choléra

  • anthrax

  • botulisme

  • peste bubonique



Ces pratiques rappellent celles utilisées par le régime blanc de Rhodesia dans les années 1970, où l’anthrax fut utilisé dans une guerre bactériologique contre les populations rurales africaines. On estime qu’environ 10 000 personnes furent contaminées chaque année lors de cette campagne.


Comme l'opium, la cocaïne... l'anthrax est une drogue politique.


Drogue et contrôle social


Project Coast développe également une production industrielle de drogues. Les laboratoires synthétisent notamment :


  • LSD

  • Mandrax

  • Ecstasy


Ces substances doivent être diffusées dans les townships afin de :


  • désorganiser les mouvements politiques noirs

  • alimenter la criminalité

  • affaiblir les structures sociales


Cette stratégie correspond à une logique classique de contre-insurrection : diviser pour régner.


Réseaux scientifiques internationaux


Contrairement à l’image d’un programme isolé, le Project Coast s’inscrit dans un réseau scientifique international. Basson voyage dans plusieurs pays pour observer leurs programmes :


  • États-Unis (San Antonio)

  • Taïwan

  • Israël

  • Allemagne de l’Ouest

  • Suisse

  • Irak

  • Corée du Nord et du Sud


Selon plusieurs témoignages, des laboratoires occidentaux auraient accepté de coopérer malgré l’embargo militaire contre l’Afrique du Sud. Le programme devient l’un des plus importants au monde. Seul le gigantesque programme soviétique Biopreparat le dépasse.


L’économie secrète du projet


Le Project Coast possède également un système financier autonome. Basson crée des comptes offshore en Suisse afin de financer les opérations clandestines. La société écran Delta G sert à masquer les transactions.


Des entreprises européennes apparaissent dans les archives :


  • fournisseurs de matériel chimique

  • fabricants d’équipements militaires

  • réseaux bancaires


Durant les années 1970-1980, la Suisse absorbe jusqu’à 80 % de l’or sud-africain, malgré les sanctions internationales.


Prisonniers, exécutions et disparition des corps


Certaines opérations visent directement les prisonniers politiques. Selon plusieurs témoignages, Basson reçoit l’ordre de liquider des détenus considérés comme trop dangereux.


Les victimes sont :


  • empoisonnées

  • exécutées clandestinement

  • puis jetées à la mer depuis des avions militaires.


Cette politique s’inscrit dans la stratégie globale du régime : éliminer les opposants tout en évitant toute trace judiciaire.

Procès Basson et omerta internationale


Après la fin de l’apartheid, Basson est arrêté en 1997 à Johannesburg. Il est jugé à partir de 1999 pour 60 chefs d’accusation :


  • meurtres

  • trafic de drogue

  • développement d’armes chimiques

  • fraude


Mais une grande partie du procès se déroule à huis clos. Basson refuse de coopérer avec la Truth and Reconciliation Commission et rejette toute demande d’amnistie. En 2002, il est finalement acquitté, malgré les centaines de victimes associées au programme. Plusieurs observateurs évoquent alors une omerta internationale.



Deux banques européennes, KBC Group et Kredietbank Luxembourg, sont accusées d'avoir impliqué dans un système de blanchiment d'argent qui a permis à l'Afrique du Sud de l'apartheid d'acheter des armes malgré les sanctions de l'ONU, soutenant ainsi un régime criminel. En mai 2018, Juan Pablo Bohoslavsky, expert de l'ONU, a soutenu une plainte d'Open Secrets et du CALS, affirmant que ce soutien viole le droit international. De plus, des conflits d'intérêts au sein du comité belge chargé d'examiner la plainte ont été

soulevés, remettant en question l'impartialité du processus. Open Secrets demande la récusation des parties concernées pour assurer la transparence.


La révélation complète du programme risquerait en effet d’impliquer :


  • des laboratoires occidentaux

  • des réseaux bancaires européens

  • certains services de renseignement étrangers.


Conclusion : la biopolitique coloniale


L’histoire de Project Coast révèle une continuité profonde entre colonialisme et biotechnologie. Depuis le XVIIe siècle, l’Afrique australe a servi de terrain d’expérimentation pour :


  • le capitalisme colonial

  • la racialisation scientifique

  • l’ingénierie territoriale

  • la guerre biologique


Dans ce système, les populations colonisées deviennent des objets d’expérimentation politique et biologique. L’arme ultime n’est plus seulement la domination militaire.

C’est le contrôle du corps lui-même.


Wouter Bassom ©Getty images
Wouter Bassom ©Getty images
" Figure de l’apartheid, le docteur Wouter Basson a été des années durant à la tête d’un programme chimique et bactériologique en vue de stériliser les femmes noires. Les Sud-Africains ont découvert il y a peu qu’il exerçait toujours la médecine dans une clinique privée." Par La Croix. (2021, February 2). En Afrique du Sud, retour du « Docteur Mort ».

Chronologie des événements :


Années

Événement clés

1602

Fondation de la VOC (Compagnie néerlandaise des Indes orientales), début du capitalisme colonial militarisé.

1652

Jan van Riebeeck établit le comptoir au Cap, début de la colonisation européenne du Cap.

1658

Introduction de l’esclavage au Cap, populations autochtones marginalisées.

1685‑1700

Arrivée des huguenots au Cap → formation de l’identité afrikaner.

1835‑1846

Grand Trek → colonisation intérieure, création du Transvaal et de l’État libre d’Orange.

1904‑1908

Génocide des Herero et Nama en Namibie allemande, expérimentation de la racialisation scientifique.

1913

Natives Land Act : restriction de terres pour les populations africaines.

1948

Mise en place de l’apartheid par le Parti national.

1966

Tensions Namibie/Angola, émergence du mouvement SWAPO. Début de la guerre froide africaine.

1970‑1977

Rapports sur armes chimiques soviétiques ; JP Devillier avertit sur leur possible utilisation.

1976

Soulèvements de Soweto, jeunesse noire mobilisée contre l’apartheid.

1979

Wouter Basson rejoint l’armée sud-africaine comme lieutenant.

1981

Basson devient chef du Project Coast, reçoit 10 millions de dollars et recrute 200 chercheurs internationaux.

Avril 1982

Création des sociétés écrans Delta G, RRL, Infladel pour masquer les recherches biochimiques.

1983‑1986

Développement : armes chimiques, poisons indétectables, vaccins contraceptifs pour populations noires, assassinats ciblés via l’unité Marnac.

1988

Réajustement stratégique : limitation de l’usage interne des armes chimiques après succès militaire contre les Cubains en Angola et chute de l’URSS.

1990

Instabilité interne en Afrique du Sud ; Project Coast maintenu et impliqué dans assassinats et attaques chimiques.

1992

Attaques chimiques contre Mozambicains et enquête officielle sur Project Coast ; Basson mis à pied avec 22 officiers.

1993‑1995

Dissolution officielle du Project Coast. Documents transmis à la Truth and Reconciliation Commission.

25 oct. 1999

Début du procès de Wouter Basson à Pretoria. 60 chefs d’accusation retenus.

11 avril 2002

Verdict : acquittement de Basson malgré la documentation du projet et plus de 200 assassinats avérés.


Sources principales




Parthesius, R. (2010). Dutch ships in tropical waters: The development of the Dutch East India Company (VOC) shipping network in Asia 1595–1660. Amsterdam University Press.


United Nations Institute for Disarmament Research. (n.d.). *Project Coast: Apartheid’s chemical and biological warfare programme.


South African History Online. (n.d.). Dutch East India Company (VOC).


La Croix. (2021, February 2). En Afrique du Sud, retour du « Docteur Mort ».


Heinrich Böll Foundation. (2018, June 4). Blow to apartheid’s banks.


Overcoming Apartheid Project. (n.d.). Digital archive on apartheid history. Michigan State University.


Abibitumi TV. (n.d.). Project Coast: The apartheid regime’s sinister chemical warfare programme [Vidéo].



Commentaires


bottom of page