Long format : Afroxification — Génocide en Namibie (2/5) 🇳🇦
- afrikamwa
- 24 mars
- 21 min de lecture
Namibie : du génocide à l’apartheid, une terre d’expérimentation coloniale
Une géographie isolée au service de la domination
Située entre les étendues arides du Désert du Namib à l’ouest et celles du Désert du Kalahari à l’est, la Namibie actuelle se distingue par un environnement particulièrement hostile. Cette double barrière naturelle a longtemps limité les circulations humaines et rendu l’intérieur du territoire difficile d’accès. À cela s’ajoute une très faible densité de population, qui, dès le XIXᵉ siècle, a attiré l’attention des puissances coloniales européennes.
Ce territoire, nommé « Afrique du Sud-Ouest » par les colonisateurs — une appellation purement géographique, révélatrice de l’effacement des identités locales — devient progressivement un espace stratégique. Il ne s’agit pas seulement d’un territoire à conquérir, mais d’un terrain d’expérimentation, où s’élaborent et se testent des formes extrêmes de domination : dépossession foncière, contrôle du travail, hiérarchisation raciale et, plus tard, pratiques violentes allant jusqu’à l’empoisonnement indirect ou à l’exposition à des environnements toxiques.
Avant la colonisation : des sociétés complexes et structurées
Contrairement aux représentations coloniales qui décrivaient la région comme vide ou sauvage, le territoire namibien est habité depuis des dizaines de milliers d’années. Les premiers habitants connus sont les San, présents depuis environ 30 000 ans.
Au fil des siècles, d’autres populations s’installent et transforment profondément l’organisation du territoire. Les Ovambo, établis au nord dès le XVe siècle, développent des sociétés agricoles structurées autour de royaumes. Le pouvoir y est organisé, les terres sont contrôlées, et les activités économiques reposent sur une division du travail bien définie entre agriculture et élevage.
Les Herero, arrivés plus tard depuis l’actuel Botswana, construisent une société pastorale où le bétail occupe une place centrale. Il ne s’agit pas seulement d’une richesse économique, mais d’un élément fondamental du statut social et du pouvoir politique. Cette organisation tend vers un système hiérarchisé, où une élite contrôle les troupeaux et concentre l’autorité.
Au sud, les Nama développent un mode de vie nomade basé sur l’élevage, tandis que les Kavango s’organisent le long du fleuve Okavango autour d’une économie mixte incluant agriculture, pêche et élevage.
Bien avant l’arrivée des Européens, la Namibie est donc un espace dynamique, traversé par des migrations, des échanges commerciaux et des conflits locaux. Ces interactions façonnent un paysage social complexe, loin de toute idée de vide.

XIXᵉ siècle : pénétration européenne et déséquilibres internes
Au XIXᵉ siècle, les équilibres locaux sont profondément modifiés. L’arrivée de groupes métis comme les Orlam, armés et montés à cheval, bouleverse les rapports de force. Sous l’autorité de chefs comme Jonker Afrikaner, ces groupes contrôlent des réseaux commerciaux importants, reliant l’intérieur du territoire aux marchés du Cap via Walvis Bay. Après la mort de Jonker Afrikaner en 1861, plusieurs chefs africains se disputent le contrôle de ce système économique. Maharero, chef herero, réussit à s’imposer militairement dans les années 1860, mais les tensions entre peuples et chefs persistent, en particulier avec les Nama et les Orlam.
Parallèlement, l’influence européenne s’intensifie. Les commerçants apportent armes à feu, alcool et produits manufacturés, qu’ils échangent contre du bétail, de l’ivoire ou des plumes d’autruche, réalisant souvent des profits considérables. Ce commerce renforce à la fois les conflits locaux et la dépendance des populations envers les produits importés.
Dans ce contexte, Windhoek devient un centre névralgique du commerce, où circulent bétail, armes, alcool et produits manufacturés.
Parallèlement, les missionnaires de la Rhenish Missionary Society s’implantent dans la région à partir de 1842. Les missionnaires cherchaient la protection d’une puissance européenne. Au départ, ils se tournèrent vers la Grande-Bretagne. Dans les années 1870, la Grande-Bretagne envoya le commissaire William Coates Palgrave pour signer des traités avec les chefs locaux. Le chef herero Maharero accepta car il voulait une protection contre les incursions des colons boers. Mais la domination britannique resta limitée, se concentrant surtout sur le port stratégique de Walvis Bay. Leur rôle dépasse largement la diffusion du christianisme. Ils interviennent dans les affaires politiques locales, influencent les décisions des chefs et encouragent des transformations sociales profondes, comme la sédentarisation ou l’adoption de normes européennes. Cette présence missionnaire a contribué à fragiliser les structures politiques africaines, tout en préparant le terrain à une domination européenne plus directe.
Hendrik Witbooi et la célèbre lettre adressée à Samuel Maharero ©Wikimédia
Le chef nama Hendrik Witbooi met en garde contre ces accords. Dans une lettre adressée au chef herero Samuel Maharero, il affirme que l’acceptation de la protection allemande risque de faire perdre l’indépendance des peuples africains et de soumettre leurs territoires à un pouvoir étranger.
Colonisation allemande : dépossession progressive et stratégie du “salami”
L’entrée de l’Allemagne dans la colonisation africaine s’inscrit dans un contexte de transformation économique. Après son unification, le pays connaît une industrialisation rapide, mais aussi une crise liée à la surproduction et à l’excès de capitaux. Les colonies apparaissent alors comme une solution pour écouler les marchandises, investir les capitaux et contrôler les tensions sociales internes.
Sous l’impulsion de Otto von Bismarck, l’Allemagne s’engage dans la course coloniale après la Conférence de Berlin.

« Sans esprit d’entreprise ni capital, il n’y a rien à faire. Le Reich ne saurait se faire entrepreneur. » Otto Von Bismarck
Le territoire namibien devient officiellement un protectorat en 1884, après les acquisitions du marchand Adolf Lüderitz, souvent obtenues par des traités trompeurs. Dans un premier temps, la domination allemande reste limitée. Mais à partir des années 1890, elle s’intensifie sous l’action du gouverneur Theodor Leutwein. Celui-ci met en place une stratégie progressive, souvent décrite comme une “stratégie du salami”.
Plutôt que de recourir immédiatement à une violence massive, il cherche à imposer la domination allemande par étapes : traités inégaux, interventions militaires ciblées, confiscation progressive des terres et du bétail. Cette politique repose aussi sur la division des populations locales. Les rivalités entre Herero, Nama et autres groupes sont exploitées pour éviter une coalition contre les colons.
Dans le même temps, les catastrophes comme la peste bovine de 1897, qui détruit une grande partie du cheptel, fragilisent les sociétés africaines et les contraignent à vendre leurs terres ou à devenir travailleurs salariés. Ainsi se met en place une économie coloniale fondée sur la dépendance.
Les Africains, privés de leurs ressources, deviennent une main-d’œuvre bon marché, tandis que les colons s’approprient progressivement les terres les plus fertiles.
1904–1907 : génocide et destruction des sociétés
Le 2 novembre 1904, plusieurs chefs Herero, dont Frederik et Samuel Maharero, tentent de négocier avec les autorités allemandes. Les négociations échouent brutalement : les chefs sont tués, mettant fin à toute tentative de dialogue.
Le général allemand Lothar von Trotha prend alors le commandement et ordonne l’extermination des Herero : ils sont repoussés vers le désert d’Omaheke, privés d’eau et de nourriture, et massacrés en masse. Cette politique radicale entre en conflit avec le gouverneur Theodor Leutwein, favorable à la négociation, mais von Trotha obtient finalement le soutien du gouvernement allemand.
À partir de 1905, les survivants sont enfermés dans des camps de concentration, notamment à Shark Island près de Lüderitz, où le travail forcé, la famine et les maladies provoquent des centaines de morts chaque mois.
Populations avant la guerre | Populations après la répression | Pertes estimées | Pourcentage de pertes |
Herero : 80 000 | 15 000 | 65 000 | 80 % |
Nama : 20 000 | 9 700 | 10 300 | 50 % |

La répression allemande en Namibie entre 1904 et 1907 constitue le premier génocide du XXᵉ siècle, combinant destruction d’un peuple et exploitation des survivants.
Photos historiques du génocide © Getty images
Le laboratoire colonial : racisme scientifique et expérimentations
Entre 1904 et 1907, lors de la répression coloniale allemande en Namibie, les survivants des populations Herero et Nama sont enfermés dans des camps de concentration, dont Shark Island est le plus brutal. Ces camps remplissent plusieurs fonctions : enfermement des populations, exploitation économique par le travail forcé, et production de savoirs pseudo-scientifiques. Les prisonniers y subissent famine, violences constantes et conditions de vie extrêmes, entraînant la mort d’environ la moitié d’entre eux.

Ces lieux deviennent également des sites d’expérimentation raciale. Le médecin Eugen Fischer y mène des recherches sur les détenus, développant des théories racistes sur la « pureté » du sang allemand. Ses travaux influenceront plus tard les politiques raciales du régime nazi. Devenu une figure importante de l’eugénisme en Allemagne sous Adolf Hitler, Fischer collaborera avec les SS et inspirera des pratiques mises en œuvre dans des camps comme Dachau.
Les lois raciales nazies, notamment les lois de Nuremberg, s’inscrivent dans cette continuité idéologique, visant aussi bien les Juifs que les Afro-Allemands, victimes de discriminations et de stérilisations forcées. Longtemps méconnu, le génocide des Herero est aujourd’hui reconnu comme un des premiers génocides du XXe siècle et comme un précurseur direct des politiques raciales nazies, bien que la question des réparations reste encore débattue aujourd’hui.
Domination sud-africaine : continuité coloniale et apartheid
Après la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale, la Namibie passe sous contrôle sud-africain. Officiellement placée sous mandat de la Société des Nations, elle est en réalité administrée comme une extension de l’Afrique du Sud.
Les politiques coloniales se poursuivent et s’intensifient. Les terres restent confisquées, les populations africaines sont reléguées dans des réserves, et le travail forcé est maintenu. À partir de 1948, avec l’instauration officielle de l’apartheid en Afrique du Sud, ces pratiques sont systématisées.
En Namibie, cela se traduit par la création de territoires ethniques, appelés “homelands”, et par des déplacements forcés, comme celui des habitants noirs de Windhoek vers le quartier de Katutura. Ce système vise à contrôler les populations tout en garantissant une main-d’œuvre bon marché pour l’économie coloniale.

Les « Homelands » sont des territoires attribués aux populations africaines afin de :
les priver de citoyenneté
les transformer en travailleurs migrants
maintenir leur dépendance économique
En Afrique du Sud, plusieurs territoires sont créés (Transkei, Bophuthatswana, Venda, Ciskei), sans réelle autonomie.
Une économie d’exploitation et d’exposition aux risques
Le système économique repose sur le travail migrant. Des dizaines de milliers de travailleurs africains sont recrutés sous contrat, souvent sans possibilité de choisir leur emploi. Ils vivent dans des camps fermés, sous surveillance, et travaillent dans des conditions extrêmement dures.
Les salaires sont largement insuffisants pour couvrir les besoins d’une famille, ce qui oblige les populations à combiner plusieurs stratégies de survie. Pendant ce temps, les richesses du pays, notamment minières, sont exploitées par des entreprises étrangères.

Dans certains secteurs, comme l’exploitation de l’uranium, les travailleurs sont exposés à des risques sanitaires importants. La mine de Rössing, par exemple, illustre cette logique : forte rentabilité économique, mais conditions de travail inégalitaires et exposition à des substances potentiellement toxiques.
Catégories | Nombres | Parts |
Travailleurs africains | 481 500 | ≈ 42 % |
Travailleurs blancs | 36 500 | Minorité dominante |
Population des homelands | ≈ 1 000 000 | Majorité dépendante |
L’Afrique du Sud entre en scène en Namibie
En 1915, en pleine Première Guerre mondiale, l’Union sud‑africaine profite du conflit pour envahir le Sud‑Ouest africain, alors colonie allemande. Après la défaite de l’Allemagne, la Société des Nations confie à Pretoria le mandat d’administrer ce territoire (renommé South West Africa), transformant progressivement une tutelle internationale en occupation de fait.
Au fil des décennies, l’Afrique du Sud étend ses lois raciales au Sud‑Ouest africain. Les habitants noirs sont soumis à des restrictions de mouvement, à la ségrégation sociale et économique, et à des politiques semblables à celles de l’apartheid en vigueur de l’autre côté de la frontière.
Face à cette domination, le nationalisme namibien s’organise. La SWAPO* (South West Africa People’s Organization) est fondée en 1960 et devient rapidement le principal mouvement de libération.
Le 26 août 1966 : la SWAPO lance la lutte armée contre l’occupation sud‑africaine — date désormais célébrée comme journée des héros en Namibie. La guérilla s’intensifie, notamment dans le nord du pays, forçant Pretoria à militariser la région, à étendre l’état d’urgence et à sévir contre les militants politiques.
La réponse sud-africaine est militaire. Le territoire est fortement militarisé et devient un espace de guerre. Dans ce contexte, l’Afrique du Sud développe un programme secret, Project Coast, dirigé par Wouter Basson. Ce programme vise à produire des substances chimiques, des poisons et des agents incapacitants. Même si les preuves d’un usage massif en Namibie restent limitées, plusieurs témoignages évoquent des pratiques d’empoisonnement ciblé, des contaminations et l’utilisation de substances toxiques lors d’interrogatoires. Ces éléments s’inscrivent dans une logique plus large de guerre expérimentale menée dans la région, notamment en Angola.
Situation globale du conflit
Après la prise de contrôle progressive de la Namibie par l’Afrique du Sud, la situation dans le pays est devenue de plus en plus tendue et militarisée. À partir de 1966, avec le déclenchement de la guerre de libération par la SWAPO et sa branche armée, le PLAN (People’s Liberation Army of Namibia), la SADF (South African Defence Force) a intensifié ses opérations militaires, notamment dans le nord du pays, le long de la frontière avec l’Angola. Cette région, comprenant Ovamboland et le Caprivi, est devenue un centre de résistance et de conflit permanent, où les forces sud-africaines ont établi des postes militaires, des patrouilles et des zones de sécurité strictement contrôlées.

L’armée sud-africaine a mené plusieurs raids transfrontaliers, dont le plus célèbre fut le raid de Cassinga en mai 1978, ciblant un camp de la SWAPO en Angola. Le raid de parachutistes afrikaners appelés " parabats " Opération Reindeer. Il tuera environ 600 personnes. Cette attaque, bien qu’ayant visé des combattants, a entraîné la mort de nombreux civils, dont des femmes et des enfants, et suscité une condamnation internationale massive. D’autres offensives consistaient en des bombardements, des embuscades et des destructions de villages supposés soutenir le PLAN, provoquant la déplacement forcé de milliers de Namibiens et des traumatismes durables dans la population.

" Le 25 avril 1978, Vorster accepta formellement les propositions occidentales (qui deviendront plus tard la résolution 435 du Conseil de sécurité de l’ONU). Neuf jours plus tard, des parachutistes sud-africains furent largués sur un camp de réfugiés de la SWAPO à Cassinga, à 200 kilomètres à l’intérieur de l’Angola, et y perpétrèrent le massacre le plus sanglant de la guerre, tirant sur plus de 600 hommes, femmes et enfants désarmés, ainsi qu’un petit nombre de gardes du PLAN. Pour l’Afrique du Sud, l’Opération Reindeer était un succès militaire contre un « camp terroriste ». En réalité, le 61e Bataillon mécanisé attaqua également la base du PLAN surnommée « Vietnam », juste de l’autre côté de la frontière le même jour, mais là encore, des réfugiés désarmés furent abattus de sang-froid." - Herbstein, Denis & Evenson, John A. (1989 ; 32 ). The Devils Are Among Us: The War for Namibia. London : Zed Books.
En parallèle, le gouvernement sud-africain a imposé un contrôle administratif strict et répressif. Les populations locales étaient surveillées, le service militaire était rendu obligatoire pour certains groupes, et les droits politiques étaient sévèrement limités. L’économie et les infrastructures du nord du pays ont été militarisées, les routes, écoles et bâtiments publics servant souvent de bases temporaires pour les opérations militaires.
Face à cette répression, la SWAPO a continué ses attaques de guérilla, utilisant l’Angola et la Zambie comme bases arrière. Ces offensives visaient non seulement à harceler l’armée sud-africaine mais aussi à mobiliser la population autour de l’objectif de l’indépendance. La lutte armée a renforcé la pression internationale, notamment de l’ONU, sur Pretoria pour mettre fin à son occupation.
Ainsi, entre 1960 et 1980, la Namibie a été un territoire profondément marqué par la guerre, où l’occupation sud-africaine combinait répression militaire, raids transfrontaliers et contrôle politique strict. Les populations locales ont subi déplacements, violences et restrictions, tandis que la résistance organisée par la SWAPO préparait progressivement le chemin vers l’indépendance qui ne sera obtenue qu’en 1990.
Historique SWAPO*
La SWAPO, principal mouvement de libération de la Namibie dirigé par Sam Nujoma, naît dans un contexte de domination sud-africaine et de décolonisation. Dans un premier temps, elle privilégie des moyens pacifiques, en s’appuyant sur des pétitions à l’ONU et des recours juridiques internationaux. Face à l’échec de ces démarches, elle opte au début des années 1960 pour la lutte armée, officiellement lancée en 1966.
Le conflit débute sous la forme d’une guérilla limitée, visant surtout à affirmer l’existence politique de la résistance. À partir de 1975, grâce à l’indépendance de l’Angola, la SWAPO bénéficie de bases arrière et d’un soutien international, ce qui intensifie la guerre et l’inscrit dans le contexte plus large de la Guerre froide. Le conflit devient alors régional, opposant indirectement les blocs Est et Ouest.
Dans les années 1980, la guerre s’intensifie encore et se déplace en grande partie en Angola, où elle prend une dimension plus conventionnelle. Malgré des affrontements majeurs comme la Battle of Cuito Cuanavale, aucun camp ne parvient à s’imposer militairement. Cette situation de blocage, combinée aux pressions internationales, conduit finalement à des négociations.
Celles-ci aboutissent aux accords de 1988 et ouvrent la voie à l’indépendance de la Namibie en 1990. Ainsi, la SWAPO illustre une lutte combinant action militaire, mobilisation politique et diplomatie, dont l’issue résulte moins d’une victoire militaire que d’un compromis international.
Sources mobilisées ©Anthropress
Réparations, indemnisation et continuités coloniales : une injustice inversée
L’histoire des réparations liées à la Namibie révèle un paradoxe fondamental : loin d’avoir été ignorée, la question de l’indemnisation a été au cœur du système colonial — mais au bénéfice exclusif des colonisateurs. Cette inversion éclaire non seulement le passé, mais aussi les limites des politiques contemporaines de reconnaissance.
Dès la période qui suit le génocide des Herero et des Nama (1904–1907), l’administration allemande met en place des mécanismes de compensation. Toutefois, ces dispositifs ne concernent en rien les populations africaines décimées ou dépossédées.
Au contraire, ils visent à indemniser les colons allemands pour :
les pertes matérielles liées aux révoltes
la destruction d’infrastructures
les perturbations économiques
Comme le montre l’historien Jacob Zollmann*, ces compensations s’inscrivent dans une logique économique claire : préserver la rentabilité de la colonie et soutenir les intérêts privés européens. Dans ce cadre, la violence coloniale n’est pas niée — elle est intégrée comme un coût à compenser… pour les colonisateurs.
*Zollmann, J. (2024). A question of fundamental, far-reaching importance for all the future: German compensation payments as a result of the Herero War, 1904–1914. In An unresolved issue: Genocide in colonial Namibia (pp. 199–217).
Cette réalité révèle un point essentiel : le système colonial reconnaît la notion de réparation, mais refuse de l’appliquer aux populations colonisées.
Les Herero et les Nama, pourtant victimes d’un génocide aujourd’hui reconnu, sont exclus de toute forme d’indemnisation. Pire encore, leurs terres et leurs ressources sont redistribuées aux colons, consolidant un système d’injustice structurelle.
Une mémoire longue de l’injustice : revendications et blocages juridiques
Au cours du XXᵉ siècle, cette absence de réparation devient un enjeu central pour les descendants des victimes. Les communautés Herero et Nama développent progressivement une mémoire politique du génocide, articulée autour de revendications précises : reconnaissance, restitution des terres et compensation financière.
Ces revendications prennent une dimension internationale à partir des années 2000. Des actions en justice sont engagées, notamment aux États-Unis, contre l’État allemand et certaines entreprises.
L’objectif est d’obtenir des réparations directes pour les descendants des victimes.
Cependant, ces démarches se heurtent à des obstacles juridiques majeurs :
le principe d’immunité des États
l’absence de cadre juridique clair pour les crimes coloniaux anciens
la difficulté à faire reconnaître des responsabilités historiques devant des tribunaux contemporains
Comme le souligne la juriste Karina Theurer*, ces blocages révèlent une limite fondamentale du droit international : celui-ci reste largement structuré par les États, et peine à intégrer les revendications des populations historiquement dominées.
*Theurer, K. (2023). Minimum legal standards in reparation processes for colonial crimes: The case of Namibia and Germany. German Law Journal, 24(7), 1146–1168.
Le 28 mai est la journée nationale de la commémoration du génocide ©Getty images
L’accord Allemagne–Namibie : une réparation sans réparation
En 2021, après plusieurs années de négociations, l’Allemagne et la Namibie annoncent un accord présenté comme historique. L’Allemagne reconnaît officiellement le génocide et s’engage à verser environ 1,1 milliard d’euros. Cependant, comme le souligne le chercheur Henning Melber*, cet accord est profondément contesté.
D’une part, les fonds ne sont pas qualifiés de “réparations”, mais d’aide au développement. Cette distinction est essentielle : elle permet à l’Allemagne d’éviter une reconnaissance juridique qui pourrait ouvrir la voie à d’autres demandes, notamment dans d’autres anciennes colonies.
D’autre part, les principales communautés concernées — Herero et Nama — ont été largement exclues du processus de négociation. Les discussions ont été menées principalement entre États, reproduisant une logique coloniale dans laquelle les populations locales ne sont pas considérées comme des acteurs politiques autonomes.
Enfin, les modalités de distribution des fonds ne garantissent pas qu’ils bénéficient directement aux descendants des victimes. Cela alimente un sentiment d’injustice et de dépossession renouvelée.
*Melber, H. (2022). Germany and reparations: the reconciliation agreement with Namibia.
Une continuité coloniale dans les mécanismes de réparation
L’analyse des politiques de réparation révèle une continuité troublante entre période coloniale et époque contemporaine.
Hier, les colons étaient indemnisés pour leurs pertes, tandis que les populations africaines étaient ignorées. Aujourd’hui, les États négocient entre eux des accords financiers qui contournent les revendications directes des descendants des victimes.
Cette continuité se manifeste à plusieurs niveaux :
dans la centralité des États au détriment des communautés
dans la transformation des réparations en aide au développement
dans l’absence de restitution foncière
dans le maintien d’inégalités économiques héritées de la colonisation
Ainsi, loin de rompre avec le passé, les politiques actuelles tendent à en reproduire certaines logiques.
L'art sauvera le monde
Cette vidéo d’ARTE explore la mémoire du passé colonial en Namibie à travers l’art et les revendications contemporaines. Elle revient sur la reconnaissance officielle, en 2021, par Allemagne du génocide des peuples Héréros et Namas, commis au début du XXe siècle durant la colonisation. Cet événement est lié à génocide des Héréros et des Namas, aujourd’hui au cœur des débats sur les réparations.
À travers les témoignages d’artistes comme Keith Vries et Nesindano Namises, le reportage met en lumière les impacts culturels et identitaires durables de la colonisation, ainsi que le rôle de l’art dans la reconstruction de la mémoire et de la dignité.
John Nakuta (juriste) souligne les enjeux juridiques de l’accord germano-namibien, notamment en matière de réparations et de restitution des terres.
L’exploitation de l’uranium en Namibie : un pillage organisé des ressources
Dans le contexte de la décolonisation inachevée de la Namibie, l’exploitation de l’uranium apparaît comme un exemple emblématique de dépouillement des ressources naturelles au profit d’intérêts étrangers. La mine de Rossing, exploitée par Rossing Uranium Ltd. depuis 1976, s’impose rapidement comme le pilier de l’économie du territoire, tout en révélant les mécanismes d’un système profondément inégalitaire.
Située dans le désert du Namib, à environ 70 km de Swakopmund, la mine atteint son plein régime en 1979 avec une production annuelle d’environ 5 000 tonnes d’oxyde d’uranium (U3O8). À elle seule, elle représente 42 % des investissements miniers du pays, pour un coût initial estimé à 300 millions de dollars. L’exploitation est particulièrement rentable : les profits passent de 4,6 millions de dollars en 1978 à 128 millions en 1981.
Cette rentabilité repose notamment sur des avantages fiscaux importants et sur la vente de l’uranium à des prix inférieurs au marché mondial (48 à 55 dollars/kg contre 77 à 82 dollars/kg), garantissant des contrats à long terme. Cependant, cette richesse s’accompagne d’importantes inégalités. La mine emploie environ 3 000 travailleurs, dont 85 % sont Namibiens, majoritairement noirs ou métis.
Jusqu’en 1979, le système salarial est explicitement racialisé :
85 % des travailleurs non-blancs se situent dans les catégories les plus basses (136 à 206 rands/mois),
tandis que 65 % des travailleurs blancs occupent les niveaux les mieux rémunérés (610 à 1 400 rands/mois).
Malgré une réforme affichée comme « non raciale », ces inégalités persistent dans les faits. Les conditions de vie sont également ségréguées : les travailleurs noirs sont logés dans des camps ou dans la cité d’Arandis, souvent surpeuplée, tandis que les travailleurs blancs résident dans des logements confortables à Swakopmund.
Les conditions de travail sont particulièrement dangereuses.
Les ouvriers, souvent exposés 8 heures par jour, 7 jours sur 7, inhalent des poussières radioactives contenant du radium et du radon, sans véritable suivi médical. Cette exposition augmente fortement les risques de cancer, alors que les dispositifs de surveillance sanitaire restent quasi inexistants pour les travailleurs africains.
L’impact environnemental est tout aussi préoccupant. L’exploitation consomme environ 23 000 m³ d’eau par jour, contribuant à l’assèchement des ressources locales. Les déchets radioactifs sont stockés à ciel ouvert, et la pollution se propage par l’air et les cours d’eau (Swakop, Omaruru, Kuiseb), menaçant les populations locales et accélérant la désertification.
Au-delà du cadre local, l’uranium namibien s’inscrit dans un système international opaque. Malgré son extraction en violation du droit international, il alimente les industries nucléaires occidentales, notamment en Europe.
Des pays comme la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne participent à ce commerce via des réseaux de transformation et de distribution complexes, souvent clandestins. L’uranium est transporté, transformé (en UF4 puis UF6), enrichi, puis utilisé dans les centrales électriques ou potentiellement dans des programmes militaires.
Cette exploitation s’intègre enfin dans une logique globale de développement du nucléaire durant la guerre froide, où la demande en énergie et les ambitions militaires favorisent l’exploitation intensive de ressources situées dans des territoires dominés. La Namibie devient ainsi un maillon stratégique d’un système mêlant intérêts économiques, énergétiques et géopolitiques.
En définitive, la mine de Rossing illustre un modèle de développement extractif caractérisé par la captation des richesses par des acteurs étrangers, au détriment des populations locales et de l’environnement. Derrière les chiffres impressionnants de production et de profit se dessine une réalité marquée par l’injustice sociale, la dépendance économique et la dégradation écologique.
La Namibie face aux enjeux contemporains : entre richesse minière, influence chinoise et défis environnementaux
Pays d’Afrique australe largement désertique, la Namibie apparaît aujourd’hui comme un territoire stratégique dans la mondialisation des ressources naturelles. Grâce à ses importantes réserves minières, notamment en uranium, elle s’est imposée comme un acteur majeur sur le marché mondial. Cependant, cette richesse s’accompagne de nombreux défis économiques, géopolitiques et environnementaux.
Une économie fortement dépendante des ressources minières

L’uranium occupe une place centrale : en une décennie, le pays est devenu le troisième producteur mondial, notamment grâce au développement du pôle minier de Rössing et Husab.
Ces mines, situées dans la région de l’Erongo, structurent l’espace régional et participent fortement à la croissance économique. Elles génèrent emplois, investissements et recettes fiscales. Toutefois, cette spécialisation rend le pays très dépendant des fluctuations des prix mondiaux et de la demande en uranium, liée notamment au développement de l’énergie nucléaire.
Un territoire organisé autour d’infrastructures stratégiques
L’exploitation minière s’appuie sur des infrastructures clés, en particulier le port en eau profonde de Walvis Bay. Ce port constitue un hub logistique essentiel reliant l’arrière-pays aux marchés internationaux. Il est connecté à l’intérieur du pays par le réseau ferroviaire TransNamib Railway, facilitant l’exportation des ressources vers un vaste hinterland d’Afrique australe. Cette organisation renforce l’intégration de la Namibie dans la mondialisation, mais accentue aussi les déséquilibres territoriaux entre le littoral dynamique et l’intérieur désertique.
La Chine, un acteur géopolitique incontournable
Depuis plusieurs années, la Chine joue un rôle croissant en Namibie. Elle contrôle désormais une grande partie des mines d’uranium via des entreprises publiques comme la China National Nuclear Corporation. Cette présence s’inscrit dans la stratégie des Nouvelles Routes de la Soie, qui vise à sécuriser les approvisionnements en ressources stratégiques.
La Chine investit également dans :
la modernisation du port de Walvis Bay,
le développement du réseau ferroviaire,
des infrastructures technologiques comme une station de suivi satellite.
Ainsi, la Namibie devient un espace clé dans la stratégie d’influence chinoise en Afrique, ce qui soulève des enjeux de dépendance économique et de souveraineté.
Namibie - Le pôle de l’uranium de Rössing/Husab : la Chine à la recherche des minerais stratégiques d’Afrique ©CNES (2022)
Un défi majeur : la rareté de l’eau
Malgré ses richesses minières, la Namibie doit faire face à une contrainte majeure : le manque d’eau. Située en grande partie dans le désert du Namib Desert, elle connaît des précipitations extrêmement faibles.
L’exploitation minière, très consommatrice en eau, accentue la pression sur les ressources :
les aquifères (Kuiseb, Omaruru) s’épuisent,
les besoins urbains et industriels augmentent fortement.
Pour répondre à cette crise, le pays a recours au dessalement de l’eau de mer, notamment grâce à une usine près de Swakopmund. Si cette solution permet de soutenir l’activité minière, elle reste coûteuse, énergivore et techniquement fragile.
Des enjeux environnementaux et économiques croissants
Le modèle de développement namibien pose plusieurs limites :
coûts de production élevés, notamment liés à l’eau dessalée,
forte dépendance énergétique aux énergies fossiles importées,
risques environnementaux liés à l’exploitation minière (pollution, déchets radioactifs).
De plus, l’exploitation intensive des gisements, comme celui de Rössing, pose la question de leur épuisement à moyen terme. La Namibie illustre les contradictions des économies fondées sur les ressources naturelles : une richesse importante mais fragile. Entre exploitation minière, influence croissante de la Chine et contraintes environnementales, le pays doit relever un défi majeur : diversifier son économie tout en assurant une gestion durable de ses ressources, en particulier l’eau.
Uranium une bombe à retardement
La vidéo examine les impacts de l’exploitation de l’uranium en Namibie, en se concentrant notamment sur la mine de Rössing Uranium Mine, exploitée par Rio Tinto depuis plus de 30 ans. Elle met en évidence les conséquences environnementales et sanitaires pour les communautés locales vivant à proximité des mines, notamment l’exposition aux radiations et les conditions de travail des employés.
Le documentaire s’appuie sur des recherches et rapports réalisés par plusieurs organisations, dont CRIIRAD et le projet EJOLT.
Le film souligne également la mobilisation d’ONG comme Earthlife Namibia et LaRRI, qui dénoncent les effets de l’industrie minière sur les travailleurs et les populations. Enfin, il s’inscrit dans un contexte plus large de contestation internationale, notamment lors de l’assemblée générale de Rio Tinto en 2014.
L'écocide est physique, sociale et politique en Afrique australe
L’histoire de la Namibie révèle une continuité frappante. De la colonisation allemande à l’apartheid sud-africain, le territoire a servi de laboratoire pour différentes formes de domination. L’intoxication des populations ne doit pas être comprise uniquement au sens chimique. La politique des Homelands et du Bantoustan permettra une architecture coloniale bien rodée, une industrie économiquement forte pour l'Afrique du Sud et la Namibie blanche.
Elle est aussi :
une intoxication sociale, par la destruction des structures traditionnelles
une intoxication économique, par la dépendance et la pauvreté organisée
une intoxication idéologique, par l’imposition de hiérarchies raciales
Ce cumul de violences fait de la Namibie un cas emblématique : celui d’un territoire où la domination coloniale ne s’est pas seulement imposée, mais expérimentée, perfectionnée et systématisée.
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